«The White Tiger»: l'homme est un tigre pour l'homme

Balram (Adarsh Gourav, devant) entre au service d’Ashok (Rajkummar Rao) et Pinky (Priyanka Chopra), un couple riche fraîchement revenu des États-Unis. C’est à leur contact qu’il prendra conscience de l’ampleur de la corruption en Inde.
Photo: Tejinder Singh Khamkha / Netflix © 2020 Balram (Adarsh Gourav, devant) entre au service d’Ashok (Rajkummar Rao) et Pinky (Priyanka Chopra), un couple riche fraîchement revenu des États-Unis. C’est à leur contact qu’il prendra conscience de l’ampleur de la corruption en Inde.

En 2008, le journaliste indo-australien Aravid Adiga remporta le Man Booker pour son premier roman, The White Tiger (Le tigre blanc). On y suit, à la première personne, le parcours du jeune Balram, de la pauvreté à la richesse, ou plus spécifiquement de la position de valet à celle de maître. En toile de fond : une Inde engoncée dans son vieux système de castes, mais en proie à une corruption bien moderne. Très attendue, l’adaptation cinématographique sort sur Netflix le 22 janvier. C’est le cinéaste américain Ramin Bahrani qui l’a réalisée, et ce n’est pas un hasard. En effet, Adiga, un ami du temps de leurs études à l’Université Columbia, lui avait à l’époque dédié le roman.

Comme le livre, le film est relaté par le protagoniste. Si, au cinéma, le recours soutenu à une narration en voix hors champ peut souvent s’avérer mal avisé, car volontiers envahissant ou surexplicatif, il fonctionne ici à merveille.

C’est que le récit est à sa face même éminemment « dickensien », comme une version cynique de David Copperfield. On y retrouve également l’influence d’un autre classique littéraire, beaucoup plus récent celui-là, à savoir The Bonfire of the Vanities (Le bûcher des vanités), de Tom Wolfe. Côté cinéma, le spectre du film The Servant, chef-d’œuvre de Joseph Losey écrit par Harold Pinter, plane également.

Issu d’une famille pauvre, Balram (Adarsh Gourav) est contraint dès l’enfance de travailler. Il appartient aux classes vouées à la servitude : c’est ainsi. Comme il l’explique, le pays est divisé en deux : « l’Inde de la lumière et l’Inde des ténèbres ».

Or, Balram rêve d’affranchissement, il rêve d’argent. Plutôt que de devenir un domestique, il décide d’être chauffeur. Bientôt, il entre au service d’Ashok (Rajkummar Rao) et Pinky (Priyanka Chopra), un jeune couple riche fraîchement revenu des États-Unis. C’est à leur contact que Balram prendra conscience de l’ampleur de la corruption dans le pays, et à quel point le système en place est conçu pour maintenir les masses dans la pauvreté et l’incurie.

Balram sera en outre à même d’observer l’hypocrisie de ses employeurs, prompts à défendre de belles valeurs sociales en public, mais satisfaits de profiter dudit système en privé.

Formidable Adarsh Gourav

D’emblée, Balram désire se rendre indispensable, car en ses patrons, il perçoit la clé de son ascension. Laquelle ascension est rendue d’autant plus crédible que dans le rôle principal, Adarsh Gourav est formidable. Dégageant d’abord une certaine naïveté, l’acteur négocie avec brio le virage du désenchantement, infusant dès lors à son jeu un dosage parfait de froide lucidité, d’amertume aussi, et de calcul.

L’approche de l’acteur est en l’occurrence résumée d’entrée de jeu par son personnage : « Dans mon pays, il vaut mieux jouer sur les deux tableaux. L’entrepreneur indien doit être droit et tordu, blasphémateur et croyant, sournois et sincère. »

En coulisse, Balram manœuvre et manipule — voir le film de Losey. Puis, survient un imprévu : à l’issue de son souper d’anniversaire, une Pinky pompette insiste pour conduire, et ce qui doit arriver arrive — voir le roman de Wolfe. D’ailleurs, il est intéressant de constater que comme Brian De Palma dans sa mal-aimée adaptation de Bonfire of the Vanities, Ramin Bahrani utilise des objectifs grand-angles pour des gros plans choisis, la perspective forcée conférant momentanément aux visages des traits caricaturaux : une manière très visuelle de suggérer qu’on se trouve en présence de monstres.

Et au fait, nul besoin d’avis de divulgâcheur concernant l’épisode de l’accident puisque celui-ci se produit au commencement du film, construit en un long retour en arrière. Bouc émissaire désigné, Balram devra déployer des trésors de roublardise…

À nouveau inspiré

Ramin Bahrani offre une mise en scène extrêmement dynamique, qualité accentuée par le montage de Tim Streeto (la série Fosse/Verdon) et la musique de Danny Bensi et Saunder Jurriaans (Enemy, de Denis Villeneuve). On est propulsé avec Balram au cœur de cet univers d’abondance perverse. Aux premières loges, on assiste à sa corruption assumée, souhaitée…

Derrière un commentaire social aiguisé se profile une satire impitoyable. Autrement dit, dans le terreau dramatique, l’humour noir fleurit. Un contraste dont joue avec adresse Ramin Bahrani, pour mémoire un habitué du circuit festivalier (Cannes, Sundance, Berlin, Venise, Telluride…).

Après son adaptation décevante de Fahrenheit 451 pour HBO, le cinéaste est à nouveau inspiré, renouant avec les thématiques sociales et économiques qui lui sont chères depuis ses débuts. On pense à Man Push Cart, ou le combat quotidien d’un immigrant pakistanais pour survivre à New York, et Chop Shop, sur les pérégrinations d’un orphelin dans le quartier de Queens. Goodbye Solo, At Any Priceet 99 Homes ont subséquemment tous rendu compte des préoccupations socio-économiques de Bahrani.

À maints égards, The White Tiger est l’antithèse de Slumdog Millionaire (Le pouilleux millionnaire, Danny Boyle, 2008). Car, non, Balram n’est pas un héros dont les espoirs de richesse riment avec grandeur d’âme : il n’est ni meilleur ni pire que la classe de privilégiés à qui il entend arracher sa part de gâteau. Ne serait-ce que pour ça, la démonstration semble plus honnête. Elle est, à tout le moins, plus saisissante.

Le tigre blanc (V.F. de The White Tiger)

★★★★

Drame de Ramin Bahrani. Avec Adarsh Gourav, Rajkummar Rao, Priyanka Chopra. États-Unis–Inde, 2020, 125 minutes. Sur Netflix.

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