Avec le décès de Jean-Pierre Bacri, le cinéma français perd son grognon préféré

Figure du théâtre et du cinéma français, Jean-Pierre Bacri occupait une place de choix auprès du public pour ses rôles d’antihéros râleurs et désabusés, mais profondément humains. 
Photo: Loic Venance Agence France-Presse Figure du théâtre et du cinéma français, Jean-Pierre Bacri occupait une place de choix auprès du public pour ses rôles d’antihéros râleurs et désabusés, mais profondément humains. 

On apprend avec stupeur le décès de Jean-Pierre Bacri, emporté le 18 janvier par un cancer à l’âge de 69 ans. Le théâtre et le cinéma français perdent un acteur, un dramaturge et un scénariste d’exception. Il avait un « personnage »,Jean-Pierre Bacri n’ayant pas son pareil pour incarner les grognons : à raison, la publication So Film l’a surnommé « le plus grand râleur du cinéma français ». Or, derrière les coups de gueule intempestifs de ses personnages, il avait l’art de suggérer, angoisse et mélancolie, comme en témoignent entre autres Un air de famille, Place Vendôme ou Le goût des autres.

Né en Algérie en 1951, Jean-Pierre Bacri se prend très tôt de passion pour le septième art. En effet, son père, facteur la semaine, travaille dans un cinéma la fin de semaine, ce dont profite allègrement fiston. En 1962, la famille s’installe à Cannes. Vers la mi-vingtaine, Jean-Pierre Bacri part tenter sa chance à Paris, suivant une formation d’acteur au prestigieux Cours Simon et écrivant des pièces. L’une d’elles, Le doux visage de l’amour, lui vaut un prix.

Proxénète dans Le grand pardon, d’Alexandre Arcady, gros succès populaire de 1982, Jean-Pierre Bacri devient vite un visage familier du cinéma français, multipliant les seconds rôles dans une variété de films tel ce mari stupéfié par le départ de sa femme dans Coup de foudre, de Diane Kurys (1983), l’inspecteur dans Subway, de Luc Besson (1985), l’ami parvenu dans Mes meilleurs copains, de Jean-Marie Poiré (1989).

Les années Jaoui

Là encore toutefois, la reconnaissance vient du théâtre. Ainsi en 1991, la pièce Cuisine et dépendances, qu’il coécrit avec Agnès Jaoui, avec qui il forme uncouple à la ville depuis 1987, remporte-t-elle un vif succès en plus de leur valoir à tous deux le Molière des meilleurs auteurs. En 1993, ils en tirent un scénario pour le film du même nom réalisé par Philippe Muyl, dont ils tiennent également la vedette.

L’année suivante, le tandem « Bacri-Jaoui » adapte la pièce anglaise Intimate Exchanges sous le titre Smoking/No Smoking : film d’Alain Resnais où ils ne jouent pas. Leur scénario est récompensé d’un César. Le duo refait équipe avec Resnais pour On connaît la chanson (1997), dans lequel les conjoints jouent cette fois : rebelote aux César, où en plus du prix du scénario, ils remportent ceux des seconds rôles masculin et féminin.

Auparavant, leur pièce Un air de famille caracole, en 1994. En 1996, Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui l’adaptent pour Cédric Klapisch, qui en tire l’un de ses plus gros succès. Bacri y brille tout spécialement en propriétaire de bistro qui reçoit sa famille pour le traditionnel repas dominical alors même que sa femme vient de le plaquer. Tout est là : la mine renfrognée, l’humeur exécrable et, dessous, la blessure à vif.

On renoue avec ce personnage, modulé autrement, car Bacri était trop doué pour bêtement se répéter, dans un florilège de films coécrits avec Agnès Jaoui et réalisés par celle-ci. Dans Le goût des autres (2000), en chef d’entreprise qui s’éprend sur le tard de culture, et d’une actrice, il donne ce qui demeure la plus belle interprétation de sa carrière. Écrivain narcissique dans Comme une image (2004 ; prix du scénario à Cannes), documentariste incompétent dans Parlez-moi comme la pluie (2008), homme rationnel soudain obnubilé par sa possible mort prochaine dans Au bout du conte (2013) : tous mémorables.

En 2012, Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui se séparent, mais ils restent proches, et leur collaboration survit à leur couple. En 2017, le premier confie au Figaro au sujet de la seconde : « C’est LA rencontre de ma vie. Sa fréquentation m’a beaucoup apporté, j’espère que c’est réciproque. »

Qu’il se rassure, où qu’il soit. En effet, dans une entrevue au journal Le Monde, Agnès Jaoui se souvenait en ces termes de sa rencontre avec son complice : « Voilà quelqu’un qui exprimait ce que je ressentais sans même me l’être formulé ; qui avait des réflexions qui me percutaient, me soulageaient, témoignaient de valeurs communes, d’un rapport au bien et au mal que je partageais, avec une conviction qui m’émerveillait, car elle était si singulière ! »

Nuances bourrues

Son air ronchon, Jean-Pierre Bacri ne le réserve pas qu’aux crus issus de cette collaboration privilégiée. Par exemple, dans Place Vendôme, de Nicole Garcia (1998), il est extrêmement émouvant en huissier au cœur brisé qui se retrouve mêlé à une affaire de diamants volés, affaire au cours de laquelle il s’éprend d’une veuve alcoolique incarnée par Catherine Deneuve. Tournée dans les dunes normandes, la scène finale est fabuleuse : « Vous courez toujours après les femmes qui vous fuient ? », lui demande-t-elle en l’attendant néanmoins, demi-sourire aux lèvres.

D’ailleurs, Nicole Garcia retrouve Jean-Pierre Bacri peu après, devant la caméra cette fois, dans la comédie noire Kennedy et moi (1999), un triomphe personnel pour le comédien qui interprète un romancier suicidaire sous couvert de misanthropie. À noter que le réalisateur, Sam Karmann, est un ami de longue date apparu comme acteur aux génériques de Cuisines et dépendances et du Goût des autres.

Campé dans les Pyrénées, Avant l’aube (2010), suspense chabrolien de Raphaël Jacoulot, lui offre un rare rôle franchement machiavélique, celui d’un hôtelier sans scrupule. À l’inverse, son organisateur de mariage pour qui rien ne va plus dans Le sens de la fête (2018), d’Éric Toledano et Olivier Nakache, ne saurait être plus attachant en dépit de ses fautes. Autre gros succès des coréalisateurs d’Intouchables, cette comédie vaut à la vedette sa sixième nomination aux César en tant que meilleur acteur dans un premier rôle.

Sa carrière durant, Jean-Pierre Bacri n’a jamais délaissé les planches, remportant entre autres, en 2017, le Molière du meilleur acteur pour Les femmes savantes dans une mise en scène de Catherine Hiegel.

Sur Twitter, la mairesse de Paris, Anne Hidalgo, a résumé : « Jean-Pierre Bacri c’était un ton, une voix, un caractère au service d’un jeu d’acteur exceptionnel, au cinéma comme au théâtre. »

 

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