«Promising Young Woman»: une femme pour les défendre toutes

Comédie hypernoire, suspense à combustion lente et pamphlet post-#MoiAussi, «Promising Young Woman» fait l’effet d’une décharge électrique.
Photo: Focus Features Comédie hypernoire, suspense à combustion lente et pamphlet post-#MoiAussi, «Promising Young Woman» fait l’effet d’une décharge électrique.

Cassie Thomas était il n’y a pas si longtemps encore promise à un brillant avenir en médecine. Depuis qu’elle a abandonné ses études, elle est retournée vivre chez ses parents et travaille dans un café. Loin d’être à la dérive, Cassie s’est au contraire donné une mission.

La nuit, elle écume les bars en feignant l’ivresse, en apparence à la merci d’hommes qui ont la surprise de leur vie en se retrouvant sans crier gare en face d’une jeune femme sobre, inquisitrice… et déterminée. Cassie a une très bonne raison d’agir de la sorte.

De quoi s’agit-il ? Comme la plupart des révélations qui ponctuent son premier long métrage, Emerald Fennell privilégie la manière graduelle. Comédie hypernoire, suspense à combustion lente et pamphlet post-#MoiAussi, Promising Young Woman fait l’effet d’une décharge électrique.

Complètement imprévisible

Le film a entre autres qualités celle d’être complètement imprévisible. Ainsi, même après qu’on a appris les motifs ayant poussé Cassie à renoncer à son rêve de médecine et à devenir une justicière nocturne, le film n’en a pas terminé avec le passé, tant s’en faut.

Lorsque l’héroïne croise par hasard un ancien compagnon d’études, un projet de vengeance plus circonscrit, plus personnel, et dont l’exacte teneur n’est révélée qu’à la toute fin, se met en place.

Photo: Focus Features

D’emblée, la scénariste et réalisatrice Emerald Fennell (actrice dans Call the Midwife et The Crown et créatrice en chef de la saison 2 de Killing Eve) se distancie du sous-genre dit du « rape-revenge », ou viol et vengeance. Grosso modo, une jeune femme y exerce un châtiment terrible sur les hommes qui l’ont violée, battue et laissée pour morte.

L’ennui avec ces films, dont I Spit on Your Grave (1978) est l’un des titres emblématiques, est que les réalisateurs se complaisent souvent dans la mise en scène des sévices infligés au personnage féminin, avec représailles sanglantes mais expéditives au troisième acte.

Avec Revenge, Coralie Fargeat propose à cet égard une brillante déconstruction féministe de ce sous-genre volontiers misogyne, notamment en transférant le regard « objectifiant » du personnage féminin vers les personnages masculins.

Long aparté pour préciser que Promising Young Woman explore des contrées narratives inédites. Car, non, Cassie ne recourt pas à la violence dans sa quête de justice. Elle ne devient jamais à son tour un bourreau comme les hommes qu’elle affronte : sa lucidité implacable les met face à leur propre médiocrité.

Extraordinaire Carey Mulligan

Du moment que Cassie décide de circonscrire sa démarche, le film fait de même, passant du général au particulier. Le processus judiciaire au sein duquel la victime d’agression sexuelle n’est souvent pas prise au sérieux, voire pas crue, est alors décortiqué une séquence à la fois. Là encore, l’humour extrêmement noir prévaut, mais qu’on ne s’y trompe pas : le propos est lapidaire.

Au gré de visites inconfortables pour ses interlocuteurs, mais éclairantes pour les cinéphiles, Cassie oblige une série d’intervenants, dont une intervenante, à admettre leurs fautes, leurs biais défavorables, leurs rôles dans la perpétuation d’un système qui ne fonctionne pas.

À l’instar de Cassie, le film est inébranlable dans sa démonstration.

Dans le rôle principal, Carey Mulligan est extraordinaire. Sa Cassie a mis sa propre existence en veilleuse au profit de sa mission.

Effacée le jour, elle arbore un air impassible, comme si elle était dépourvue d’une raison d’être, comme si elle était un fantôme. En contraste, la nuit venue, elle revêt une succession de « costumes » pour autant de personnalités accessoires destinées à appâter le prédateur.

On savait la vedette de Never Let Me Go, Shame et Inside Llewyn Davis douée, mais ici, elle se propulse à un nouveau sommet. Lors d’une des scènes de bar, on met une longue minute à la reconnaître. Elle est hallucinante.

État de choc

Sur le plan technique, le film est une réussite épatante. L’ensemble coule avec une fluidité exemplaire, une aura de mystère planant constamment. Dans la première moitié d’ailleurs, des envolées quasi surréalistes, presque lynchéennes, surviennent çà et là (voir la déco inexplicablement rétro des parents de Cassie), mais en demi-teintes ; juste assez pour créer une légère distanciation.

En seconde partie, une proximité sourde commence à s’installer alors que Cassie se rapproche de son but — qu’on devine mais dont on ne peut mesurer les conséquences. Lors du dénouement, on se sent inexorablement lié à Cassie, et ce qui survient est d’autant plus déstabilisant.

Non, on ne révélera rien. On dira simplement que lors du premier visionnement, un sentiment de frustration couvait sous l’état de choc. Lors du second en revanche, le choix radical et courageux d’Emerald Fennell semblait soudain aller de soi. Peut-être parce que dans l’intervalle, les failles béantes du système de justice en matière d’agressions sexuelles avaient une fois de plus été mises en évidence par le verdict rendu dans une affaire tristement célèbre.

Promising Young Woman est disponible en VSD dès le 15 janvier sur la plupart des plateformes.

L’affaire «Variety»

Récemment, Variety, qualifié depuis des décennies de « bible de l’industrie », a présenté des excuses à Carey Mulligan pour le « langage manquant de sensibilité » présent dans sa critique du film. Récapitulatif. Dans son texte, Dennis Harvey a écrit : « Mulligan, une bonne actrice, semble un choix un peu étrange pour cette femme fatale certes complexe — Margot Robbie est productrice ici, et on peut (peut-être trop facilement) imaginer que le rôle lui était à la base destiné. Alors qu’avec cette star-ci, Cassie porte ses accoutrements-appâts comme une mauvaise drag [queen] ; même ses longs cheveux blonds semblent rapportés ». En entrevue au New York Times, Carey Mulligan a signalé ce passage, à raison. Une telle tirade met en lumière, outre un sexisme certain, l’aveuglement de l’auteur par rapport non seulement au personnage, mais au film. D’abord, Cassie n’est pas une « femme fatale certes complexe » : la femme fatale n’est que l’un des maints archétypes que l’héroïne revêt comme un costume en cours de récit. Cassie est un caméléon, ce que l’interprétation de Carey Mulligan rend de façon saisissante. Ensuite, c’est ce type de raisonnements toxiques (une des pierres dans l’édifice de l’iniquité), que dénonce Emerald Fennell dans son film. Bref, pour le « langage manquant de sensibilité », on repassera.


À voir en vidéo

Promising Young Woman (V.O.)

★★★★ 1/2

Comédie dramatique d’Emerald Fennell. Avec Carey Mulligan, Alison Brie, Laverne Cox, Bo Burnham, Connie Britton. États-Unis, 2020, 113 minutes. En VSD sur la plupart des plateformes.