«Let Them All Talk»: et vogue le navire

Alice est une autrice célébrée lauréate du Pulitzer. Or, si sa réputation demeure enviable, ses ventes ne sont plus ce qu’elles étaient. À la suggestion de sa nouvelle agente littéraire, qui voit là une occasion de stimuler son imagination en panne, Alice accepte d’aller recevoir un prix en Angleterre… en bateau, puisqu’elle craint l’avion. En échange, Alice obtient que l’accompagnent son neveu ainsi que deux amies qu’elle n’a pas revues depuis trente ans. Sous une surface aussi calme que l’océan, des courants de fond s’agitent dans Let Them All Talk, une comédie dramatique de Steven Soderbergh offrant une superbe vitrine à Meryl Streep, à Candice Bergen et à Dianne Wiest. 

Meryl Streep incarne Alice avec un mélange de détachement, de vulnérabilité et de narcissisme absolument brillant. L’actrice a ici le courage de ne jamais chercher à rendre son personnage sympathique, chaleureux, ni même attachant. Préoccupée par sa seule personne et sa seule création, Alice pose des questions, mais n’a à l’évidence rien à faire des réponses. Ce n’est que lorsqu’on mentionne un ancien roman ou qu’on lui demande des nouvelles de son écriture qu’elle s’anime.

C’est une composition très fine, très sobre qui permet à la vedette, après des compositions savoureuses mais plus « voyantes » (voir The Prom), de renouer avec son brio naturel pour les menus gestes révélateurs. Ce haussement de la main d’Alice lorsqu’elle s’informe auprès d’un confrère, auteur de thrillers à succès, du temps d’écriture nécessaire pour un de ses « livres », en constitue un bon exemple. Le mouvement, subtilement condescendant, est jumelé à un regard qui semble chercher, avec juste assez d’ostentation pour que ledit confrère reçoive la pointe, le bon mot pour qualifier une œuvre qu’Alice juge manifestement en deçà de la sienne.

Métacommentaire

D’ailleurs, on pourra voir dans l’opposition de la réussite artistique et à la réussite populaire, opposition dont se moque Soderbergh par le jeu de la satire, un métacommentaire du cinéaste sur sa propre filmographie où se côtoient des productions expérimentales (The Girlfriend Experience) et d’autres visant un public plus vaste (Erin Brockovich). Sachant cela, ce n’est sûrement pas un accident que Let Them All Talk, où le cinéaste a comme d’habitude fait office de directeur photo et de monteur, tombe pile entre les deux.

Pour revenir à la distribution, Candice Bergen vole la vedette dans le rôle de Roberta, une femme laissée sans le sou et contrainte de vendre de la lingerie, ce qu’elle confie détester, à un âge où elle préférerait couler une retraite paisible. Amère, elle tient Alice pour responsable de son malheur.

Conciliatrice de la bande, Susan est jouée par la merveilleuse Dianne Wiest. Effervescente, chaleureuse, elle n’a pas son pareil pour livrer une réplique inattendue pour un maximum d’effet comique. À cet égard, il est heureux que le scénario requière que Roberta et Susan soient souvent réunies sans Alice, qui, elle, passe beaucoup de temps avec son neveu Tyler (Lucas Hedges). Tyler qui, de son côté, se livre à des rencontres clandestines avec Karen (Gemma Chan), l’agente venue secrètement surveiller les progrès de sa cliente.

Dialogues improvisés

En somme, Steven Soderbergh, qui n’est pas étranger aux films choraux, propose ce qui est sans doute son film le plus altmanesque. L’intrigue minimaliste repose essentiellement sur les échanges, ceux-ci nourris par un scénario de Deborah Eisenberg dont le cinéaste n’a conservé que les grandes lignes, et surtout par les improvisations de ses interprètes, là encore en un processus cher à Robert Altman. Pour l’anecdote, la vaste majorité du film a été tournée en huit jours sur le Queen Mary 2.

Intrigant, stimulant, drôle et parfois touchant, le film bénéficie de l’œil très précis de Steven Soderbergh, mais souffre également de son emballement créatif (le cinéaste vient de terminer le tournage de son cinquième film en deux ans). En l’occurrence, le projet aurait gagné à mûrir davantage, surtout en regard des quinze dernières minutes, pas vraiment à la hauteur.

Il n’empêche, la teneur des discussions entre les trois anciennes amies et le brio conjugué de leurs interprètes justifient le voyage.  

Let Them All Talk (V.O.)

★★★ 1/2

Comédie dramatique de Steven Soderbergh. Avec Meryl Streep, Candice Bergen, Dianne Wiest, Lucas Hedges, Gemma Chan. États-Unis, 2020, 113 minutes. Sur Crave.