Francis Ford Coppola et la mort de Michael Corleone

Diane Keaton, Georges Hamilton et Al Pacino dans The Godfather, Coda: the Death of Michael Corleone
Photo: Paramount Pictures Diane Keaton, Georges Hamilton et Al Pacino dans The Godfather, Coda: the Death of Michael Corleone

Mardi paraît, en Blu-ray et en VSD, le film The Godfather, Coda : the Death of Michael Corleone. Sorti il y a 30 ans sous le titre The Godfather Part III, il constitue le dernier volet de la saga mafieuse coscénarisée par Mario Puzo, romancier, et Francis Ford Coppola, réalisateur. Ce nouveau montage voit la durée passer de 162 à 157 minutes. On le sait, Coppola a déjà remonté les deux premiers films pour la télévision, en plus de revisiter Apocalypse Now, The Outsiders et The Cotton Club, en une démarche révisionniste assumée. Que l’on approuve ou non, avec ce « Coda », terme musical désignant la fin d’une pièce, le cinéaste permet à son opus mal-aimé de briller davantage.

De l’avis général, The Godfather Part III (Le parrain 3e partie) ne fait pas le poids face à ses illustres prédécesseurs contant les splendeurs et misères du clan Corleone. Ce n’est pas faux, mais on parle de parangons de perfection cinématographique.

Dans Coda, Coppola opte pour un début et une fin différents, ainsi qu’un déroulement resserré. Exit l’ouverture élégiaque au lac Tahoe et la cérémonie religieuse en l’honneur de Michael. Coppola, qui s’était rangé à l’avis du monteur Walter Murch, est revenu à son idée première, soit ouvrir avec la scène où l’archevêque responsable des finances du Vatican demande l’aide de Michael, ce dernier en profitant pour négocier les termes de la légitimation de ses activités : la démarche se veut un legs pour sa fille et son fils.

Évidemment, tout comme dans le premier volet de la saga, Michael s’avère incapable d’échapper au milieu. « Je m’en croyais sorti… Ils m’y ramènent ! », rage-t-il après avoir échappé à une fusillade.

Un Michael différent

Ces paroles auraient pu être formulées par Coppola lui-même. En effet, il ne souhaitait pas réaliser un troisième opus (ni même un second, mais c’est une autre histoire). Mais voilà, Paramount comptait aller de l’avant avec ou sans son concours.

Agacé (un euphémisme), le cinéaste accepta de revenir à l’univers ayant fait sa renommée, mais en imposant de conserver Michael Corleone comme protagoniste (le studio aurait préféré un jeune héros). Sur le commentaire audio d’accompagnement enregistré en 2001, le cinéaste révèle que le titre original désiré par Mario Puzo et lui, mais rejeté par le studio, était en l’occurrence The Godfather : the Death of Michael Corleone.

Coppola poursuit en disant qu’il envisagea vite le film non pas comme une suite, mais un épilogue dans lequel Michael paie pour ses crimes :

« Le Michael qu’on a ici est très différent de celui qu’on a connu […] Ce qui a fait le succès des deux autres films est que Michael Corleone se débrouille toujours pour dominer et vaincre ses ennemis. À cette époque, je voyais davantage Michael comme je me voyais moi-même alors, à l’âge que j’avais, à me demander “qu’est-ce qui est important dans la vie d’un homme au-delà de la célébrité et de la richesse ?” Les enfants, évidemment. »

Un constat personnel que Coppola transposa dans son film en recréant à l’identique, dans la scène où les enfants de Michael viennent à son chevet, une visite que lui rendirent ses propres enfants lors d’une hospitalisation passée.

Ceci expliquant cela, en dépit de séquences d’assassinats réglées avec une virtuosité folle, le film a un côté méditatif. Certaines scènes, en Italie, évoquent, de l’aveu même de Coppola, le cinéma de Visconti, avec Michael Corleone comme témoin de la fin d’une ère à l’instar du prince de Salina dans Le guépard.

L’ennui ? Ce n’est pas du tout le film qu’espérait Paramount. Encore sur le commentaire audio, Coppola se souvient : « Ils avaient vraiment besoin que le film se fasse et que ce soit un gros succès, et ils auraient voulu un genre de thriller axé sur l’action et la notion de vengeance, et me voici avec ce personnage qui se lamente sur son inhabilité à être un homme bon… »

Coppola était au mitan du tournage qu’il n’était toujours pas décidé quant à la fin du film : « Un peu comme pour Apocalypse Now, plus j’avançais dans le tournage, et plus le film devenait surréel, philosophique… »

L’affaire Sofia Coppola

Pour la majorité, la critique n’apprécia pas plus que le studio la proposition. Même Diane Keaton (Kay) avouait récemment à Vanity Fair, qualifiant le remontage de « brillant », n’avoir pas été convaincue par la version originelle : une réaction qu’elle admet toutefois ne plus comprendre à présent. Andy Garcia (Vincent, le neveu illégitime) revenait pour sa part dans Hollywood Reportersur « l’affaire Sofia Coppola », c’est-à-dire le clouage au pilori de la fille du réalisateur qui, avant de devenir elle-même une cinéaste de premier plan, vit son interprétation de Mary, la fille de Michael, tournée en ridicule :

« Si les gens revisitent ce film, ils verront une performance très honnête, profonde et émouvante de Sofia. Je pense qu’il y a une grande tragédie dans ce personnage ; c’est une performance très courageuse… »

Il faut savoir que, pour le rôle de Mary, Francis Ford Coppola s’était inspiré de la personnalité de sa fille Sofia, son « porte-bonheur », présente dans plusieurs de ses films. Aussi lui confier le rôle dans l’urgence (Winona Ryder dut être remplacée au pied levé) lui parut-il aller de soi, d’autant que sa fille avait déjà remplacé Ryder lors des répétitions.

Au New York Times, Sofia Coppola expliquait à l’occasion du dévoilement du remontage avoir à l’époque voulu aider son père, qui subissait « beaucoup de pression ». En une illustration saisissante de l’adage selon lequel la vie imite parfois l’art, c’est là l’exacte situation de Mary lorsqu’elle accède à la requête de son père Michael de s’impliquer dans sa nouvelle fondation. Et comme dans le film encore :

Photo: Paramount Pictures Pour le rôle de Mary, Sofia Coppola se fit injustement clouer au pilori pour son interprétation dans «The Godfather Part III».

« [Sa] fille a pris la balle pour Michael Corleone — ma fille a pris la balle pour moi », résume le réalisateur dans le New York Times au sujet du traitement réservé à sa fille, que d’aucuns accusèrent de n’être là que par népotisme.

Or, dans le cas de Francis Ford Coppola, l’argument du népotisme n’a guère de poids, lui qui se trouvait à collaborer une fois de plus avec son père, Carmine Coppola, à la musique, et avec sa sœur, Talia Shire, née Coppola, interprète de Connie Corleone. D’ailleurs, ce personnage bénéficie de l’arc le plus fascinant. Femme battue et trompée, fille et sœur déconsidérée par son père et ses frères dans les deux premiers films, elle se retrouve éminence grise poussant son neveu Vincent vers le sommet auprès de Michael.

« J’ai cherché chez Shakespeare l’inspiration pour ce vieil homme qui essaie de s’assurer une place au sein d’une famille, dont certains membres sont sincères et fidèles, mais où d’autres sont plus manipulateurs », confirme le cinéaste dans le commentaire audio au sujet de l’influence du Roi Lear et d’une autre pièce célèbre du Barde.

« Ma sœur Talia, présente dans les trois films, émergeait ici comme une figure plus forte, un peu comme cette femme dans “la pièce écossaise” [Lady Macbeth dans Macbeth]. »

Le réalisateur filma également sa mère parmi les convives d’une célébration évoquant le mariage vu dans le premier film… À dessein, les rappels aux deux autres volets sont nombreux : outre certaines actions faisant écho à celles du passé, une foule de lieux emblématiques sont revisités.

Assez grandiose

Malgré la réputation de ratage qu’il traîne, le film eut ses défenseurs et décrocha sept nominations aux Oscar, dont meilleurs film, réalisation, montage, direction artistique et direction photo. En fin d’analyse, que reste-t-il du désenchantement perceptible à la sortie ? Pas grand-chose tant The Godfather, Coda : the Death of Michael Corleone s’avère un film assez grandiose (la confession de Michael !).

Le dernier acte à l’opéra de Palerme est un long morceau de bravoure : Coppola y alterne les déroulements concurrents d’assassinats commandés par les différentes factions tandis que, sur scène, l’opéra Cavalleria rusticana ramène motifs et figures vus plus tôt dans le film.

C’est du grand art, plus encore dans cette version définitive, mais, comme le constatait Diane Keaton a posteriori, ce l’était au fond déjà dans la précédente.

Le film The Godfather, Coda : the Death of Michael Corleone est proposé en VSD sur la plupart des plateformes telles que iTunes, Google Play et YouTube.