Les cinémas en état de choc

Dans les cinémas, non seulement appliquait-on les recommandations de la Santé publique, mais bien souvent, elles y étaient bonifiées.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Dans les cinémas, non seulement appliquait-on les recommandations de la Santé publique, mais bien souvent, elles y étaient bonifiées.

Les propriétaires de cinémas accusent le coup. L’annonce lundi par le gouvernement Legault que les salles situées en zone rouge devraient fermer, y compris à Montréal, qui compte la plus grande concentration de cinémas, a eu l’effet d’une bombe. La décision survient trois mois à peine après une fragile réouverture. Or, d’autres types d’établissements ont eu la permission de demeurer ouverts, tels les centres d’entraînement et les salons de coiffure, ce qui fait qu’à la stupeur s’ajoutent l’incompréhension et la colère.

En entrevue mardi, le président par intérim et vice-président de l’Association des propriétaires de cinémas du Québec (APCQ), Denis Hurtubise, ne cachait pas être sous le choc, à l’instar de ses membres.

« On ne s’y attendait pas, on est assommés. Il faut comprendre que, même si des cinémas restent ouverts dans certaines régions, aucun distributeur ne va sortir ses films sans le marché de Montréal. Les dommages collatéraux sont nombreux. Pourtant, on avait eu de bons échanges avec la Santé publique ; on s’est fait dire que tout était parfait, et là, bang, cette décision annoncée en conférence de presse… Aujourd’hui dans les échanges, la justification fournie par le ministère de la Culture était qu’on voulait limiter la socialisation. Mais dans les salles de cinéma, les gens ne socialisent pas : ils s’assoient et regardent un film. Ils s’évadent pendant deux heures et quittent les lieux. Et là, on nous ferme, mais on laisse les gyms et les salles de bowling ouverts ? Nos membres s’interrogent. Quant à moi, ce justificatif de la socialisation, je ne l’accepte pas. »

Également joint par Le Devoir, Vince Guzzo, propriétaire de la chaîne de cinémas du même nom, n’a pas mâché ses mots : « Je pense qu’on est arrivé à un point [au gouvernement] où on fait du n’importe quoi, n’importe comment. Je n’ai aucune idée de la logique, du mode de réflexion, qui fait qu’on est arrivé à ces décisions-là. On parle d’un programme d’aide, mais personne ne sait quoi ni quand. »

Dans les salles de cinéma, les gens ne socialisent pas: ils s’assoient et regardent un film. Ils s’évadent pendant deux heures et quittent les lieux.

 

S’il affirme ne pas être agacé par le fait que certains commerces puissent rester ouverts, Vince Guzzo précise en revanche être outré qu’on laisse champ libre aux centres commerciaux : « Ils restent ouverts sous prétexte que le monde n’y va que dix minutes. Eh bien, c’est faux ! Allez voir les gens dans les centres d’achats : ce n’est pas pour des visites de dix minutes. Les gens vont là pour flâner, pour se promener des heures, en mouvement. De l’autre côté, on a les cinémas, les salles de spectacles, où les gens sont assis, confinés. »

Protocole sanitaire

La décision gouvernementale est d’autant plus difficile à avaler qu’on avait été plus que bons élèves du côté des cinémas, fait valoir Denis Hurtubise, qui est aussi propriétaire de la Maison du cinéma à Sherbrooke et du cinéma Lido à Rimouski.

« Il faut comprendre qu’on a passé les mois d’avril, mai et juin à préparer un protocole sanitaire, rappelle-t-il. Ç’a été long, mais on a eu confirmation de la Santé publique que tout était parfait : notre bulletin était excellent. À l’APCQ, on n’arrêtait pas de dire à nos membres qu’on n’avait pas droit à l’erreur. »

Ainsi, dans les cinémas, non seulement appliquait-on les recommandations de la Santé publique, mais bien souvent, on les bonifiait. Encore la semaine dernière, le président-directeur général des cinémas Beaubien, du Parc et du Musée, Mario Fortin, indiquait : « On s’était préparés pour accueillir les clients avec toutes les mesures sanitaires requises, et même plus […] On parle d’un fauteuil sur trois à occuper, donc d’un revenu amputé des deux tiers. Sauf qu’avec les mesures sanitaires accrues, il faut plus de personnel, donc une paie à 150 % chez nous. Ça ne peut pas s’équilibrer. On est en mode survie. »

Une approche similaire à celle qui est décrite mardi par Vince Guzzo : « Lors de la réouverture, il n’y avait aucune interdiction par rapport aux salles de jeux, aux arcades. Nous, on aurait pu rouvrir nos sections arcades, qui représentent environ 10 % du chiffre d’affaires, mais on ne l’a pas fait, par mesure préventive. On n’avait pas à faire ça, mais on a gardé nos arcades fermées. Parce qu’il n’y a pas juste l’argent : nous, notre service premier, c’est de présenter des films, et on ne voulait pas mettre ça en péril. C’est le geste le plus responsable que peut avoir un homme d’affaires. »

Pas d’éclosion

Durant les trois mois qu’aura duré la réouverture des cinémas, l’achalandage a repris tranquillement dans les nouvelles limites établies. Selon Vince Guzzo, le problème de perception initial lié à la question sanitaire dans les salles commençait à se dissiper.

« Au mois de mars, on avait cette théorie que les cinémas pouvaient être des lieux d’éclosion [de COVID]. Après la fermeture, on a rouvert pendant trois mois, et il y a eu zéro éclosion durant cette période, tant dans les cinémas que dans les salles de spectacles. Mais là, malgré ça, on nous ferme encore. »

Continuant sur sa lancée, Vince Guzzo dénonce ce qu’il qualifie d’inaction des autorités face aux citoyens récalcitrants qui persistent à s’adonner à des rassemblements privés. « Il faut qu’on commence à avoir plus de rigueur ! Les cinémas, on a été exemplaires, mais là on est punis. Un commerce ne respecte pas les consignes ? Fermez-le, mais ne faites pas payer tous les autres. » 

À voir en vidéo