Quand Aznavour filmait sa vie

Un des fils de Charles Aznavour, Mischa, dit avoir toujours vu son père caméra au poing. 
Photo: Les Films Opale Un des fils de Charles Aznavour, Mischa, dit avoir toujours vu son père caméra au poing. 

Le 1er octobre marquera le deuxième anniversaire de la mort du chanteur français de La bohème aux origines arméniennes. Prendra l’affiche dans nos salles en cette date commémorative Aznavour. Le regard de Charles de Marc Di Domenico, œuvre montage de films Super 8 inédits tournés par le chantre de la nostalgie, parmi quelques documents télévisuels rarement montrés. Romain Duris en assure la narration sur des textes du poète populaire. Place à une mosaïque de reflets du monde captés par l’œil de Charles. Son journal audiovisuel, l’empreinte de ses pas.

L’acteur de Tirez sur le pianiste de François Truffaut adorait tenir la caméra et rêvait de passer à la réalisation. Aznavour avait d’ailleurs écrit le scénario de Yiddish Connection dans le but d’en prendre la barre, mais finalement porté à l’écran en 1986 par Paul Boujenah.

Édith Piaf lui aura offert son tout premier appareil photo en 1948, un Paillard. Il allait devenir le témoin de ses moments d’intimité comme de ses tournées et des grandes rencontres de sa vie.

Dès 2014, Marc Di Domenico, un proche de la famille, producteur de films, avait reçu un accès privilégié aux précieux trésors entreposés dans la résidence provençale du grand chanteur-interprète, désireux de les débroussailler avec lui. « Tu sais que j’ai des bobines dans des cartons. Il faudrait que tu regardes un peu ce qu’il y a là-dedans. »

Le Devoir a rencontré Di Domenico à Paris aux côtés du fils du chanteur, Mischa Aznavour, également acteur et romancier.

« Ses images m’ont beaucoup inspiré, dit celui qui se définit comme un passeur. On les a numérisées d’abord sans but. Le projet d’un montage est issu davantage de mon envie que de la sienne. Toute une aventure ! C’était comme se frayer un chemin dans la jungle. On parle de 40 heures de prises de vue, mais Aznavour les avait filmées avec talent, sachant cadrer, où placer ses plans larges et ses plans serrés. Nous avons choisi de ne conserver que les années tournées en pellicule : entre 1947 et 1982. Le but était de me glisser dans sa vérité. J’ai montré tout ça à Charles. Mon producteur s’est arraché les cheveux… » La galère ! Mais ça a pris forme.

Le nom sur l’affiche

« Vous avez vu mon nom en lettres rouges sur le fronton de l’Olympia. Vous m’avez vu sur scène, de loin, de près, en images. […] Vous m’avez vu, oui, mais ce que vous ne savez pas, c’est que moi aussi je vous ai vus. En fait, je vous regarde depuis le début », y lance Charles par la voix de Duris.

Mischa Aznavour précise avoir toujours vu son père caméra au poing. « Ces images font parfois partie de mes souvenirs, celles où j’apparais. J’ai une mère suédoise [Ulla Thorsell], une femme terre à terre. Mon père était également très simple. Ça venait de son éducation. Son propre père lui disait toujours : “On est des artisans, des ouvriers, nous les artistes.” La seule différence, c’est que Charles avait de l’ambition, comme plusieurs personnes issues de l’immigration. Malgré ses débuts difficiles, les échecs ne l’arrêtaient pas. Il en est ressorti deux fois plus fort. Il aimait tant la vie. »

Dans Aznavour. Le regard de Charles, celui qui filme au gré de son inspiration capte la misère d’enfants et d’adultes des rues, en Amérique latine, en Afrique ou ailleurs. « Je suis un fils d’immigrants comme tous ces gens qui cherchent toujours une terre d’accueil. Nous sommes chacun le bout du monde », assure-t-il. Son périple l’entraîne également en Anatolie sur les traces de ses ancêtres. On le retrouve au Québec, aux États-Unis, à Hong Kong, à l’Olympia de Paris, tremplin pour la gloire et scène d’élection. Entre les grands succès de son répertoire issus d’enregistrements originaux se déroule la trame de sa vie, sous ses traits d’humour et de mélancolie.

Ces images font parfois partie de mes souvenirs, celles où j’apparais

 

Les images intimes de sa première épouse, Micheline Rugel Fromentin, à Montmartre du temps de la bohème, sont touchantes, vibrantes et amoureuses, mais il allait l’abandonner. Celles qu’il capte de sa dernière compagne, Ulla, naïade dont la blonde beauté ensoleille l’écran, sont lumineuses. Et comment ne pas évoquer les apparitions de son père, son modèle, ressuscité par la grâce de sa caméra et de précieuses archives télé ? La vie d’Aznavour n’est pas sans drames. Par exemple, celui d’avoir perdu son fils Patrick, issu d’une brève liaison, emporté par une surdose en 1976 à 25 ans, par lui trop mal connu, il en garda une blessure incurable.

Charles Aznavour croque aussi ses amis Lino Ventura et Jean-Pierre Mocky, Anouk Aimée, Françoise Sagan, Johnny Hallyday, Piaf bien sûr, dont il avait été le secrétaire et qui l’aura tant poussé, ceux qui ont connu ses échecs répétés (« Pas de voix, pas le physique de l’emploi », entendait-il partout) puis sa gloire internationale. Le chanteur de Je m’voyais déjà s’était quand même pincé pour y croire avant d’exposer plus tard sa réussite d’une façon ostensible non dénuée de vanité.

C’est Mischa Aznavour qui a choisi Romain Duris pour la narration d’Aznavour. Le regard de Charles. « Je voulais quelqu’un logé à la même enseigne que lui, dit-il. Rien ne l’arrête non plus. » Marc Di Domenico a tissé le texte narratif à partir d’autobiographies, de lettres et d’entrevues du chanteur en concordance avec les images.

Aznavour, emporté par un œdème pulmonaire à 94 ans, n’aura pas admiré le film de sa vie à l’écran, comme il en avait rêvé. « Je n’ai jamais revu ces images, mais je savais qu’un jour vous les verriez », lance-t-il en passant le relais à son public adoré.

Ces entrevues ont été effectuées en janvier à Paris dans le cadre des Rendez-vous d’Unifrance.

Aznavour. Le regard de Charles prendra l’affiche le jeudi 1er octobre.