«Black Boys»: des réalités parallèles

«Black Boys» montre comment la réalité sociale aux États-Unis fait en sorte que les jeunes hommes noirs ont du mal à se projeter dans les métiers exigeant des performances scolaires.
Photo: Black Boys / Peacock «Black Boys» montre comment la réalité sociale aux États-Unis fait en sorte que les jeunes hommes noirs ont du mal à se projeter dans les métiers exigeant des performances scolaires.

Enfant, Greg Scruggs, ancien footballeur de la National Football League (NFL), craignait par-dessus tout que sa mère, célibataire d’un quartier défavorisé de Cincinnati, doive payer pour ses études.

« Mes genoux sont devenus de très grands pourvoyeurs », dit-il. Greg Scruggs est au cœur du documentaire Black Boys, de Sonia Lowman, qui sera présenté en clôture du festival du film Black de Montréal (FFBM), qui prend l’affiche en version numérique ce mercredi. Le film a d’ailleurs été produit par Malcolm Jenkins, défenseur pour les Saints de La Nouvelle-Orléans, dans la NFL.

Black Boys, c’est un regard sur les jeunes hommes afro-américains, sur l’héritage de l’esclavage qui les a réduits à des corps performants, et qui fait qu’encore aujourd’hui, ils ont du mal à se projeter dans les métiers exigeant des performances scolaires. On y cite par exemple le code de loi de Virginie de 1819, qui interdit tout rassemblement en vue de permettre aux esclaves d’apprendre à lire et à écrire.

C’est un regard sur la peur insidieuse que les jeunes Noirs inspirent, bien malgré eux, aux femmes blanches qui serrent leur sacoche en les voyant. « Ma mère est blanche et elle n’a pas peur de moi », dit un jeune Noir interrogé dans le film, que ce malaise social affecte profondément. Le documentaire expose également des données plus que troublantes : on y rapporte un écart abyssal entre l’avoir net médian des ménages blancs, qui serait de 171 000 $, et celui des ménages noirs, de 17 000 $, selon les données de 2016 de la Réserve fédérale américaine. Et on note le fait qu’un homme afro-américain sur trois est passé par la prison, selon les données de l’American Civil Liberties Union.

Manque de modèles positifs

L’un des problèmes rencontrés par les jeunes Afro-Américains est le manque de modèles positifs. Partout, dans les médias, entre autres, les images associent la réussite sociale à la pâleur de la peau.

Et c’est précisément l’un des chevaux de bataille du FFBM, qui s’affaire depuis 16 ans à proposer à son public une meilleure diversité cinématographique. Pour Fabienne Colas, fondatrice et présidente de l’événement, la programmation du Festival de film black de Montréal a toujours traduit une préoccupation pour des enjeux sociaux. « Il y a toujours eu ces enjeux de discrimination systémique, mais avant on n’en parlait pas autant il n’y avait pas cette prise de conscience sur la publique », dit-elle.

Mais qu’est-ce qu’un film black, justement ? En entrevue, Fabienne Colas reconnaît qu’« il y a autant de définitions qu’il y a de films ». « Ce sont des films qui présentent à l’écran des réalités black avec des gens noirs, ou avec, dans leur distribution, des acteurs noirs dans les rôles principaux. Cela ne veut pas dire que les gens de couleur forment 100 % du casting ou de la production ».

Black Boys, par exemple, a été réalisé par une femme blanche. Elle relève aussi que Rebelles, de Kim Nguyen, a été présenté au FFBM même si son réalisateur n’est pas noir.

Des quotas pour les Oscar

Le FFBM survient d’ailleurs quelques semaines après que l’Académie des Oscar à Hollywood, a annoncé que des critères de diversité devront être respectés, à partir de 2024, pour que les films soient oscarisables.

« Ça tombe bien parce que l’Académie des Oscar vient tout juste de montrer le chemin à l’industrie du cinéma en imposant certaines règles qui vont révolutionner le cinéma mondial. Désormais, si vous voulez compétitionner pour les meilleurs films, il faudra respecter au moins deux règles d’inclusion de minorités visibles. »

Ces minorités visibles devront figurer à l’écran et derrière la caméra, dans des rôles importants de création et des rôles principaux, comme dans la production ou le marketing.

Or, ce qui se passe à Hollywood a une résonance chez nous, dit-elle. « Nous, on est toujours en train de rattraper notre retard, au Québec et au Canada. »

Et si l’Académie des Oscar a imposé cette directive, poursuit-elle, c’est parce que ça ne s’est pas fait de manière organique. « Ça n’est pas un choix naturel », dit-elle. « Ils ont dit à Hollywood, nous vous imposons ces règles, parce que vous nous avez prouvé que vous ne pouviez pas le faire tout seuls. »

Le festival en bref

Le Festival du film black de Montréal offre cette année une programmation de 120 films provenant de 30 pays. Tous ces films seront disponibles en ligne à l’achat d’un passeport, partout au Canada, et, en bonne partie, partout sur la planète.

C’est le film Le Cubain, du réalisateur canadien Sergio Navarretta, mettant en vedette Louis Gossett Jr, qui ouvre le festival. Le Cubain plonge simultanément dans les affres de la maladie d’Alzheimer, et dans la nostalgie de la musique cubaine.

Par ailleurs, l’espace « black market » du FFBM propose plusieurs tables rondes en ligne, dont certaines interactives. On y discutera du « racebending », ou de la façon dont on adapte la race ou l’ethnicité d’un personnage d’une œuvre en changeant de média, au cinéma à la télévision. On causera de la façon d’obtenir plus « d’histoires noires authentiques produites au cinéma et à la télévision », et du parcours des femmes noires derrière la caméra.

Le festival compte un volet jeunesse pour initier les jeunes aux réalités noires. On soulignera aussi le 40e anniversaire du film haïtien Anita, réalisé par Rassoul Labuchin. Le tout au www.montrealblackfilm.com.

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