«We Had it Coming»: la chasse au monstre

À mesure qu’Anna (Natalie Krill) progresse dans son enquête, on découvre les rouages de la prostitution.
Photo: MK2 Mile End À mesure qu’Anna (Natalie Krill) progresse dans son enquête, on découvre les rouages de la prostitution.

Dans la pièce, un sapin artificiel miniature et un matelas posé à même le sol ne font qu’exacerber le dénuement ambiant. Il y a aussi cette chaise, dans un coin. À la radio, les distorsions d’une chanson de Noël résonnent comme un appel supplémentaire au désespoir. Et, de fait, lorsque la jeune occupante des lieux se lève, c’est pour mieux en finir. Rapide, incisive, bouleversante surtout, la séquence d’ouverture de We Had It Coming a la sensibilité d’évoquer plutôt que de montrer ce qui survient. Une approche qui prévaudra dans ce film de Paul Barbeau consacré à la traque d’Anna pour retrouver le proxénète qu’elle tient pour responsable du destin funeste de la jeune femme du début : sa sœur.

Avec un tel point de départ, We Had It Coming (Everest en V.O., s.-t.f.) aurait pu se muer en thriller racoleur comme Hollywood en a produit à foison au fil des décennies, avec cortège de femmes-objets diversement violentées et dénudées, et une héroïne vengeresse qui triomphe des méchants à la fin pour dédouaner la production de son machisme de fond. À l’évidence, Paul Barbeau (Après la neige, À nous l’éternité) ne mange pas de ce pain-là, et son but n’est manifestement pas de filmer des actrices nues sous prétexte d’explorer le monde de la prostitution (le seul plan de nudité consiste en un derrière masculin).

De fait, ledit monde, le cinéaste (aussi producteur ou coproducteur entre autres de Roméo Onze, The Lodge, le récent Pieces of a Woman primé à Venise) l’aborde d’un point de vue périphérique. Et là encore, en réservant à la suggestion et au hors-champ les inévitables violences et abus du milieu. À mesure qu’Anna (Natalie Krill, prix Star to Watch au Festival de Whistler) progresse dans son enquête, on découvre les rouages de la prostitution, notamment lorsque le film se transporte du côté de la rabatteuse qui assiste sous la contrainte le proxénète.

Un proxénète, à l’instar de toutes les figures masculines qui traversent le film, qu’on ne voit jamais de face ; des silhouettes massives, dangereuses de par leur proximité, ou lointaines mais vaguement menaçantes néanmoins…

Ainsi We Had It Coming s’arrime-t-il exclusivement à la perspective de ses personnages féminins : Anna bien sûr, mais également son amoureuse Olivia, cette rabatteuse privée à dessein d’un prénom, sans oublier cette voisine de chambre de motel mal accompagnée.

Un rejet radical, en somme, du regard hétéronormatif traditionnel pour un film où la protagoniste s’en prend à l’une des plus vieilles inventions du patriarcat. À noter que le titre français Everest renvoie à la dimension quasi insurmontable de la tâche en question.

Un propos, une atmosphère

Jamais cru, au contraire, l’ensemble est constitué d’ellipses — les premières parfois déroutantes. Certaines scènes, nocturnes notamment, revêtent des atours presque impressionnistes. Un rythme volontairement posé facilite l’accès à l’espace mental d’une Anna affairée à son pistage méthodique du monstre. Un parti pris qui a comme second avantage celui de renforcer l’impact des quelques passages de suspense plus soudains.

La réalisation sobre de Paul Barbeau s’avère très précise, nerveuse quand il le faut, avec mouvements de caméra choisis, mais une prévalence de plans fixes discrètement expressifs : voir cette contre-plongée montrant la rabatteuse dans l’échelle de la trappe menant au grenier, ou cette aube captée entre deux camions garés dans un espace industriel…

À cet égard, la direction photo de Benoit Jones-Vallée contribue beaucoup à l’atmosphère de semi-cauchemar qui sourd par moments dans le film (idem pour la musique minimaliste de Daniel Birch, qui amplifie sans être appuyée).

À terme, We Had It Coming s’avère un excellent exemple de ce qui peut être accompli avec peu de moyens dès lors qu’on a un propos et une manière. On sait en outre gré à Paul Barbeau de n’avoir pas opté pour un dénouement convenu après avoir tout du long évité d’emprunter la voie facile.

Présenté au Festival de cinéma de la ville de Québec samedi et au Festival du film de Prague le 22 septembre, We had It Coming est présentement à l’affiche.  

We Had It Coming (Everest en V.O., s.-t.f.)

★★★★

Drame de Paul Barbeau. Avec Natalie Krill, Alexia Fast, Erin Agostino, Sarah-Anne Parent. Québec, 2019, 85 minutes.