«The Nest»: suspense matrimonial

Le cinéaste Sean Durkin  ne laisse passer aucune des fluctuations émotionnelles qui parcourent le visage  de l’actrice Carrie Coon (remarquable). En homme  en pleine fuite en avant,  Jude Law  est excellent, très juste.
Elevation Pictures Le cinéaste Sean Durkin ne laisse passer aucune des fluctuations émotionnelles qui parcourent le visage de l’actrice Carrie Coon (remarquable). En homme en pleine fuite en avant, Jude Law est excellent, très juste.

C’est une histoire qui se déroule dans un manoir anglais. Perdue en pleine campagne, toute d’élégantes boiseries au dedans, mais un brin décatie au dehors, la demeure a été louée à fort prix par Rory, un financier. C’est à l’insistance de ce dernier, qui est d’origine anglaise, qu’Allison a consenti à quitter les États-Unis avec leurs deux enfants. Or, avant même leur départ, Allison confie à sa mère que « quelque chose cloche ». Et de fait, dans le confinement gothique de cette trop vaste propriété, ce n’est pas le spectre tourmenté d’un précédent occupant qui plane, mais celui de la ruine. Avec The Nest (V.F. Leur nid), Sean Durkin propose, neuf ans après Martha Marcy May Marlene, un autre suspense à combustion lente habile à jouer sur les nerfs. Et les attentes.

Lors de la première de The Nest à Sundance en janvier dernier, des parallèles furent dressés avec Shining. En cela que dans le film de Sean Durkin comme dans celui de Stanley Kubrick, le bien-être physique et émotionnel d’une famille est mis à mal par le narcissisme d’un homme obnubilé par ses besoins, ses rêves non assouvis et son ego meurtri.

Là s’arrête toutefois la comparaison puisqu’en dépit d’une atmosphère anxiogène savamment forgée dans le manoir, The Nest ne donne jamais dans le fantastique ni même dans l’épouvante.

Cela étant, il reste que ledit manoir constitue un lieu éminemment connoté : tant en littérature qu’au cinéma, c’est le repère idéal pour les esprits tourmentés et autres créatures aimant se tapir dans les coins sombres. Dans son film, Durkin ne détourne pas tant cet a priori qu’il utilise la figure du palace lugubre comme théâtre d’un récit où un monstre menace bel et bien les occupants. À la différence que ce monstre est humain, trop humain, à l’instar de ses motivations.

Jeux de pouvoir conjugaux

On le découvre, Rory vient d’un milieu modeste et est mû par un désir inassouvissable de réussite. Une réussite d’abord financière, mais également sociale, et aussi ostentatoire que possible. Que le film se déroule dans les années 1980, avec mention du président Reagan à la radio, n’est pas accidentel : c’était l’époque de la glorification du capitalisme sauvage, et à maints égards, le spécialiste en investissement à haut risque qu’est Rory n’aurait pas déparé la galerie de personnages du film Wall Street (Oliver Stone, 1986), où Gordon Gekko se plaît à répéter que « la cupidité est bonne » (« greed is good »).

Cela étant, Durkin de fait pas de Rory un personnage unidimensionnel : l’approche est plus subtile. Par ailleurs, l’un des principaux atouts de The Nest est ce glissement de la prédominance narrative du côté d’Allison.

Allison que sa mère invite d’emblée à « ne pas s’en faire », que ce n’est pas « son rôle », mais qui est dotée d’une forte personnalité et n’est pas du genre à se laisser mystifier.

À ce propos, Sean Durkin ne laisse passer aucune des fluctuations émotionnelles qui parcourent le visage de l’actrice Carrie Coon (remarquable). Le personnage n’est dupe de rien et le fait volontiers savoir, mais consent un temps, comme en constant processus de balance des inconvénients.

En cela, Allison représente l’antithèse de « la victime stupéfaite de la vie qu’elle s’est choisie » décrite par Simone de Beauvoir dans le recueil La femme rompue.

En homme en pleine fuite en avant, Jude Law est excellent, très juste. Les personnages qui perdent graduellement le contrôle incitent souvent les acteurs à cabotiner, mais Law économise ses effets et lorsqu’ils surviennent, les éclats de colère ou d’exaspération voient leur impact décuplé.

À terme, et c’est une bonne chose puisqu’il s’agit au fond du sujet du film, la relation entre les époux est ce qui fascine davantage ; les jeux de pouvoir au sein du couple (la scène au restaurant est électrisante), les demi-vérités, les faux assentiments…

Brio discret

Un suspense matrimonial, donc, que Sean Durkin met en scène avec un sens de l’espace et du symbole d’autant plus appréciable qu’il est dénué d’affectation. Lorsque Rory est dans sa sphère professionnelle ou son jardin secret, il baigne dans une lumière grise, blafarde. À la maison, Allison évolue à l’inverse dans la lueur orangée des lampes dispersées de-ci de-là, mais les ombres guettent en permanence : tout n’est que clair-obscur, en phase avec une propension pour les secrets et les non-dits.

Quant à la question de l’espace, un bon exemple de la maîtrise discrète du cinéaste se retrouve dans la scène de l’engueulade au salon, filmée en un plan d’ensemble fixe tout ce qu’il y a de banal en apparence. Alors que Rory, debout, va et vient dans le cadre, furieux contre Allison, cette dernière, assise sur le canapé, lui tient tête sans fléchir : techniquement, Rory est en position de dominance, mais il s’agite en tous sens, et ultimement, c’est Allison, immobile, « ancrée », qui a l’ascendant.

Cette méticulosité formelle ne connaissant pas l’esbroufe crée, par cumul, une ambiance familiale anxiogène. Et avec un tel sens de la tension psychologique, qui a besoin de fantômes ?  

Leur nid (V.F. de The Nest)

★★★★ 1/2

Suspense psychologique de Sean Durkin. Avec Carrie Coon, Jude Law, Oona Roche, Charlie Shotwell. Grande-Bretagne–États-Unis–Canada, 2020, 107 minutes.