«Tenet»: les passés composés de Christopher Nolan

Le protagoniste, un homme anonyme campé avec un charisme fou par John David Washington, sert de pôle d’identification au public alors qu’on le suit dans sa découverte d’une agence mystérieuse et de ladite possibilité de voyager dans le temps.
Photo: Melinda Sue Gordon / Warner Bros Le protagoniste, un homme anonyme campé avec un charisme fou par John David Washington, sert de pôle d’identification au public alors qu’on le suit dans sa découverte d’une agence mystérieuse et de ladite possibilité de voyager dans le temps.

En concevant son récent Tenet, Christopher Nolan ne se doutait sûrement pas de la pression énorme qui incomberait à son film lorsqu’il prendrait enfin l’affiche. Enfin, car Tenet a fait l’objet de maints reports de sortie, pandémie oblige. Or, chaque nouvelle production signée Nolan ayant désormais valeur d’événement, de fil en aiguille, son film est devenu le symbole de la survie des salles de cinéma ou, enfin, des multiplexes dépendants des superproductions telles que celle-ci. Lourd mandat, sans doute trop, pour un seul film. Aussi la meilleure façon d’apprécier le dernier « blockbuster cérébral » de l’auteur d’Inception et Interstellar consiste-t-elle à faire fi de tout cela et à prendre le film pour ce qu’il est.

Et de quoi s’agit-il ? D’un récit typiquement sinueux, riche de circonvolutions narratives de prime abord déroutantes et propres à engendrer une impression de dense complexité, mais qui, à terme, s’avère assez limpide. C’est d’ailleurs là l’une des grandes forces du cinéma de Nolan (ou l’un de ses gros défauts, si l’on compte parmi ses détracteurs). À savoir, cette capacité à imaginer des concepts dépassant l’entendement ou à tout le moins très, très intrigants, raison d’être première de chacun de ses films, puis à placer ces concepts au cœur d’intrigues touffues et peuplées de personnages distinctifs (à défaut d’être toujours tridimensionnels).

Si on évoquait d’emblée Inception et Interstellar, ce n’est pas un hasard. À bien des égards, Tenet constitue une sorte de synthèse de ces deux films. Ainsi, après les niveaux de réalités gigognes visités par les personnages d’Inception, puis les couloirs de l’espace-temps explorés par ceux d’Interstellar, voici que dans Tenet, leurs successeurs spirituels partent en mission dans des niveaux non plus de réalités, mais de passés.

Ce, afin d’éviter divers maux et catastrophes dans le présent. Ou quelque chose du genre : les dialogues explicatifs abondent, mais même Nolan semble parfois s’en lasser et augmente alors musique et effets sonores jusqu’à enterrer ceux-ci. Une façon comme une autre d’inviter le public à lâcher prise.

D’ailleurs, lorsqu’une scientifique, vers le début, explique tout un tas de règles et de théories au héros pour ensuite lui suggérer de « ne pas essayer de comprendre », mais de plutôt « ressentir », le souhait du cinéaste ne saurait être formulé plus clairement.

Voyager dans le temps

Le protagoniste, un homme anonyme campé avec un charisme fou par John David Washington (fils de Denzel Washington), sert de pôle d’identification au public alors qu’on le suit dans sa découverte d’une agence mystérieuse et de ladite possibilité de voyager dans le temps. Ce qui ne se fait pas par l’entremise d’une machine comme telle, mais de divers portails et objets dont la charge temporelle a été renversée. Cela donne d’impressionnantes séquences de combats et de poursuites automobiles, à titre d’exemples, avec un assaillant ou une voiture progressant dans l’action « normale » tout en affichant un mouvement inversé.

Au premier abord pourtant, une bonne part du récit pourra sembler banale : c’est, dans les grandes lignes, du remâché de James Bond et Mission : Impossible, avec adversaire mégalomane (Kenneth Branagh) et femme superbe là pour aider ou mettre en danger (Elizabeth Debicki), entre autres figures connues.

Mais justement, tout est dans la manière, et celle de Nolan ne déçoit pas. En cela que sa mise en scène est à la hauteur de ses standards d’ingéniosité et de spectacle. Qui plus est, sa « twist » temporelle, développée avec l’infinie méticulosité qu’on lui connaît, confère une plus-value indéniable à l’histoire qui, toute jalonnée d’archétypes et de lieux communs soit-elle, se révèle merveilleusement imprévisible, en constante refonte, là encore, à l’instar d’Inception.

Précision du montage

En revanche, Tenet ne possède pas ce supplément émotionnel qui rendait Inception (ou Interstellar pour le compte) si prenant au-delà des considérations philosophico-scientifiques. L’aura de mélancolie qui entourait le personnage de Leonardo DiCaprio donnait à Inception des accents de tragédie intime en dépit de la vastitude du canevas.

Dans Tenet, malgré le travail admirable des interprètes et une tentative d’intégrer un enjeu émotionnel par le biais d’une sous-intrigue impliquant un enfant, les enjeux demeurent plus logistiques.

On se retrouve donc avec un très bel objet, toujours fascinant à regarder, mais duquel on reste distancé faute d’un ancrage réellement humain. En d’autres mots, on se prend — avec bonheur — la tête, mais on n’est jamais pris aux tripes. Pour autant, Tenet est trépidant de sa séquence d’ouverture à sa toute dernière scène : la précision du montage, qui joue avec brio de l’ellipse dans ses coupes et du palindrome (en phase avec le titre) dans ses agencements, y est pour beaucoup.

Pour ce qui est de la question originelle, à savoir le sort des cinémas, sans doute le moyen idéal de s’assurer de leur survie consisterait à remonter le temps pour carrément prévenir la pandémie. Certes, Tenet n’a pas ce pouvoir-là, mais il a celui, non négligeable, de convaincre un instant que ce ne serait pas impossible.

Tenet (V.O. et V.F)

★★★★

Thriller de science-fiction de Christopher Nolan. Avec John David Washington, Robert Pattinson, ​Elizabeth Debicki, Kenneth Branagh, Dimple Kapadia, Michael Caine. États-Unis, Grande-Bretagne, 2020, 150 minutes.