«The Reckoning»: ma sorcière bien vengée

L’actrice Charlotte Kirk joue une paysanne du Moyen Âge accusée de sorcellerie dans «The Reckoning».
Photo: Fourth Culture Films L’actrice Charlotte Kirk joue une paysanne du Moyen Âge accusée de sorcellerie dans «The Reckoning».

C’est un récit de temps troubles, campé dans un monde en proie à une pandémie meurtrière. Une femme, Grace, en est l’héroïne. Agressée et torturée par un homme puissant protégé par une société aux lois édictées par d’autres hommes, Grace en a un jour assez. Pour ses bourreaux, l’heure des comptes a sonné. Non, la démarche de Grace ne s’inscrit pas dans la foulée de #MoiAussi et #TimesUp. Et pour cause : Grace est une paysanne du Moyen Âge accusée de sorcellerie. Ainsi, The Reckoning n’a pas pour toile de fond le coronavirus, mais la peste. On a discuté avec le réalisateur Neil Marshall et l’actrice Charlotte Kirk, tous deux coscénaristes de ce film conjugué au passé mais qui résonne au présent, et qui ouvre jeudi le festival Fantasia, présenté en ligne cette année.

« Les parallèles sont d’autant plus saisissants qu’ils n’étaient pas prémédités, lance d’emblée Charlotte Kirk. Lorsque nous tournions en Hongrie au printemps 2019, nous n’avions aucune idée qu’une autre peste s’abattrait sur la planète en 2020. »

« Nous avons terminé le scénario en 2018, précise Neil Marshall. Le projet s’est promené entre différents producteurs… Le film n’a fait que gagner en pertinence : on y touche à tellement d’enjeux brûlants ces jours-ci. »

Pour mémoire, on doit notamment à Neil Marshall l’ingénieux Dog Soldiers (2002), où un peloton de soldats assailli par des loups-garous est secouru par une mystérieuse jeune femme, et l’excellent The Descent (2005), où une bande d’amies se retrouve piégée dans un dédale de grottes lors d’une expédition cauchemardesque. Aventure, horreur et action se mélangent volontiers dans son cinéma, y compris dans le subséquent Centurion (2010), dont l’une des sous-intrigues abordait justement l’enjeu de la chasse aux sorcières.

Or, pour le compte, c’est le troisième coscénariste, Edward Evers-Swindell, un complice fréquent, qui proposa au cinéaste d’y revenir.

« J’adore l’histoire : je lis énormément, je fais beaucoup de recherches, et j’avoue avoir une prédilection pour le versant gothique de l’histoire. Consacrer un film entier la chasse aux sorcières m’a toujours intéressé, mais je ne voulais pas m’y prendre n’importe comment. Le concept de la sorcière qui se venge, et qui d’ailleurs n’en est peut-être pas une, m’a tout de suite plu. »

De la figure féminine

Le film marque les débuts de Charlotte Kirk à la scénarisation. Lorsqu’on lui demande si le fait d’incarner un personnage qu’on a soi-même contribué à créer change la donne, la comédienne répond :

« C’est paradoxal parce qu’une fois que le scénario a été fini, et j’ai adoré cette étape d’écriture, je n’avais qu’une envie : retirer mon chapeau de coscénariste afin de redécouvrir Grace à travers mes seuls yeux d’actrice. »

Grace qui vient réaffirmer la prédilection de Neil Marshall pour les femmes à poigne. Outre celles mentionnées dans Dog Soldiers et tout spécialement The Descent, on songe à la guerrière de Centurion qui ne s’en laisse pas imposer par l’envahisseur romain, et surtout à la protagoniste borgne de Doomsday (2008), héritière spirituelle de Snake Plissken (Escape from New York ; John Carpenter, 1981) dans un futur proche résolument barbare. Sans oublier la Reine sanglante, antagoniste d’Hellboy (2019). Un parti pris antérieur à l’attention accrue — et justifiée — désormais accordée à cette question.

« Je pense que ça me vient de ma mère et de ma grande sœur, des femmes fortes et indépendantes, que j’admire énormément. Et puis, dès l’enfance, dans les films que je voyais à la télé ou au cinéma, j’étais fasciné par des actrices comme Lauren Bacall et Sigourney Weaver, qui dégagent ces qualités-là dans tous leurs rôles : de la force, de l’indépendance. De façon très naturelle, ça a ensuite fait son chemin dans mon écriture. »

Force et indépendance, encore, sont pour une large part ce qu’on refuse et / ou reproche à Grace, qui devra user de la première (au propre et au figuré) afin de recouvrer la seconde. « Je me sentais une grande responsabilité vis-à-vis de Grace, vis-à-vis de ce qu’elle représente, explique Charlotte Kirk. Elle est persécutée avant de vivre un supplice psychologique et physique par lequel sont passées des milliers et des milliers de femmes dans l’histoire. Mais Grace puise en elle la force de ne pas plier. Comme elle l’affirme lors de son procès : elle connaît la vérité et on ne la contraindra pas à mentir, à se mentir. »

De renchérir Neil Marshall : « Pendant tout le film, je l’évoquais plus tôt, une certaine ambiguïté demeure à savoir si Grace est ou non une sorcière — c’était une suggestion de Charlotte, en l’occurrence. D’ailleurs, qu’est-ce qu’une sorcière ? Quand même pas une femme qui s’envole la nuit sur un balai ! »

Plutôt une femme qui connaît le pouvoir des plantes, qui possède un savoir, en somme, et qui par conséquent pourra être jugée dangereuse par un patriarcat désireux de garder l’autre sexe dans une ignorance favorisant la domination. En sous-intrigue, une amie de Grace se libère lentement mais sûrement de la férule de son mari. Quant à Grace, veuve de fraîche date, elle n’a guère le temps de faire son deuil que le propriétaire terrien du comté s’amène déjà pour la « réclamer ».

Essuyant un refus senti (au propre et au figuré, bis), l’agresseur éconduit la fera accuser de sorcellerie : entrée en scène de l’inquisiteur qui envoya jadis au bûcher la mère de Grace.

À point nommé

Le film le rappelle, tout cela était basé à la fois sur des superstitions et de l’hypocrisie. « On s’en prenait à des femmes aux cheveux roux, à des vieillardes que personne n’aimait, à des marginales… Pendant que la peste faisait rage, on cherchait des coupables, et on a accusé en masse des femmes prétendument sorcières d’en être responsables. On cherche toujours des coupables en période de crise, peu importe l’époque », note le réalisateur.

Sur ce front, l’un des aspects historiques que Neil Marshall tenait le plus à intégrer au film est le fait que durant cette purge infâme, on tua tout aussi massivement les chats, soupçonnés d’être les alliés des sorcières. Le résultat ? Des rats, vecteurs par excellence de la peste, dorénavant sans prédateurs et donc libres de se reproduire à un rythme exponentiel.

« Pour moi, ça illustre à merveille la bêtise des gens qui, aujourd’hui, refusent de porter le masque : la croyance avant la science, voire le bon sens. Au nom d’une croyance qui, croient-ils, les protège, ils facilitent la prolifération du virus. Le film sort à point nommé : ça ne s’invente pas. »

À cet égard, Neil Marshall et Charlotte Kirk se réjouissent d’avoir été en mesure de boucler The Reckoning avant la pandémie : nombre de productions aux budgets relativement modestes telles que celles-ci n’y auront pas survécu. Au-delà du divertissement, des frissons d’horreur et de la satisfaction cathartique finale, Charlotte Kirk espère que quelque chose subsistera.

Le film sort à point nommé: ça ne s’invente pas

 

« Comme la mère de Grace le lui murmure avant d’être emmenée : il faut rester qui l’on est, être fier de qui l’on est, et protéger qui l’on est — protéger cette vérité. Et ne jamais laisser quiconque nous dire le contraire. »

The Reckoning ouvre le festival Fantasia jeudi sur la plateforme FestivalScope et sortira plus tard cette année.