«Unhinged»: sortie de route

Histoire de surfer sur l’air du temps,  le film tente pour le compte un sous-texte sociologique  en surlignant au crayon gras que Tom (Russell Crowe) est l’un de ces hommes blancs convaincus de leur bon droit en toute chose et qui ne supportent pas de voir  leurs privilèges leur filer entre les doigts.
VVS Films Histoire de surfer sur l’air du temps, le film tente pour le compte un sous-texte sociologique en surlignant au crayon gras que Tom (Russell Crowe) est l’un de ces hommes blancs convaincus de leur bon droit en toute chose et qui ne supportent pas de voir leurs privilèges leur filer entre les doigts.

Dans une camionnette par une nuit d’averse, un homme fait le guet devant une maison, l’air visiblement perturbé. Soudain, il ramasse un marteau sur la banquette arrière, sort et entreprend de défoncer la porte d’entrée. Les lumières s’allument tandis qu’apparaissent dans le vestibule les silhouettes alarmées d’un homme et d’une femme assassinés séance tenante. Confinée au hors-champ, la violence du préambule de Unhinged (Enragé en V.F.) n’en paraît que plus brutale encore. Une entrée en matière qui a l’avantage d’être saisissante, mais qui a le défaut de vider l’action subséquente d’une bonne part de son potentiel de suspense.

D’autant que, par l’entremise d’un reportage télé présenté au cours des premières minutes, ce qu’on soupçonnait se voit confirmé : les deux victimes étaient l’ex-épouse d’un certain Tom Cooper, un type aux antécédents violents, et le nouveau conjoint de celle-ci.

Aussi, lorsque Rachel Hunter, une femme divorcée et mère d’un adolescent de 15 ans dont elle a la garde, klaxonne Tom à un changement de feu, on sait non seulement qu’elle est dans le pétrin, mais jusqu’à quel point.

Et de fait, Tom, vexé avec toute la démesure de son état psychotique avancé, entreprend de la traquer pour mieux la cerner jusqu’à l’affrontement final dans la maison de la mère de l’héroïne. Dans le sillage de Tom : plusieurs morts violentes, bien détaillées à l’image celles-là.

Pas de poursuivant mystérieux à la Duel (Steven Spielberg, 1974), donc, ni d’assaillant énigmatique à la Hitcher(L’auto-stoppeur, Robert Harmon, 1986), pour ne nommer que deux œuvres cultes de la terreur routière.

En fait, l’intrigue de Unhinged ressemble beaucoup à celle de Red Eye (Vol sous haute pression, Wes Craven, 2005). Ce n’est pas un hasard : les deux films ont été écrits par Carl Ellsworth. Pour mémoire, Red Eye voit une jeune femme devenir la cible d’un tueur à gages à l’issue d’un vol mouvementé. L’action culmine lors d’un face-à-face dans la maison du père de l’héroïne, qui vient à bout de l’assassin tout du long convaincu de sa supériorité. Même dynamique à l’œuvre dans Unhinged, à la différence, peu ou prou, que la voiture succède à l’avion… et que le réalisateur Derrick Forte ne possède ni le savoir-faire ni l’humour noir salutaire de Wes Craven, qui au demeurant était un meilleur directeur d’acteurs (on y reviendra).

Étrangement inerte

Les séquences de courses-poursuites accidentées et de rencontres de visu sanguinolentes ne manquent pas, mais entre celles-ci, on a surtout droit à du remplissage narratif peuplé de personnages sous-écrits. Entre ces moments d’animation frénétique, on a affaire à un thriller étrangement inerte et visuellement morne. Pour le proverbial « plaisir coupable » n’ambitionnant qu’à divertir, on repassera.

Histoire de surfer sur l’air du temps, le film tente pour le compte un sous-texte sociologique en surlignant au crayon gras que Tom est l’un de ces hommes blancs convaincus de leur bon droit en toute chose et qui ne supportent pas de voir leurs privilèges leur filer entre les doigts. La manière est grossière et pas du tout convaincante. (Avis de petit divulgâcheur : avec sa toute dernière scène où Rachel renonce in extremis à appuyer de nouveau sur le klaxon, le film se contredit en sous-entendant que tout cela aura au fond été un peu la faute de la jeune femme : beurk.)

Pour une autre exploration hollywoodienne du phénomène, on reverra plutôt l’imparfait mais fort intéressant Falling Down (L’enragé, Joel Schumacher, 1993). D’ailleurs, le pourtant très doué Russell Crowe aurait gagné à étudier un brin l’interprétation de Michael Douglas dans ce film, avec niveau de dangerosité graduel autrement plus effrayant. Crowe, pour sa part, joue en roue libre : il grimace, grommelle et fait les yeux méchants à qui mieux mieux. C’en est parfois gênant d’outrance, d’autant que sa partenaire, Caren Pistorius, opte pour une retenue quasi anémique. Bref, on peut passer son chemin.

Enragé (V.F. de Unhinged)

★★

Thriller de Derrick Forte. Avec Russell Crowe, Caren Pistorius, Gabriel Bateman, Jimmi Simpson, Austin P. McKenzie. États-Unis, 2020, 93 minutes.