«La fille au bracelet»: l’ombre d’un doute

En Melissa Guers, une nouvelle venue, le cinéaste a trouvé l’interprète idéale.
AZ Films En Melissa Guers, une nouvelle venue, le cinéaste a trouvé l’interprète idéale.

À distance, cette petite famille qui prend le soleil sur une plage privée en bord de mer offre un tableau idyllique. La composition perd de sa félicité lorsque débarquent trois policiers venus quérir l’aînée des deux enfants, une adolescente qui n’oppose aucune résistance. Les explications fournies sont inaudibles : toujours maintenu en retrait, le cinéphile n’a droit qu’à la rumeur marine. Passé ce prologue déconcertant, deux années se sont écoulées. S’ouvre alors un procès en cour d’assises où Lise Bataille, 16 ans au moment des faits et donc à présent âgée de 18 ans, est accusée du meurtre de sa meilleure amie Flora. À sa cheville, un bracelet électronique, d’où le titre La fille au bracelet.

Écrit et réalisé par Stéphane Demoustier, qui s’est librement inspiré du film argentin Acusada, La fille au bracelet pose un regard clinique sur une justice française misogyne par l’entremise du procès que subit la protagoniste. Un regard clinique, pour le compte, que le cinéaste annonce d’entrée de jeu lors de la séquence prégénérique déjà évoquée, et qui prévaut jusqu’à la fin. Il ne s’agit pas pour autant d’indifférence, mais plutôt d’impartialité dramatique.

En effet, tout du long, le cinéaste refuse de trancher quant à l’innocence ou la culpabilité de Lise. De manière très habile, le récit épouse les codes particuliers de la cour d’assises, où la preuve est dévoilée au jury exclusivement à travers une joute oratoire où s’affrontent le ministère public et la défense (seul le président a accès au dossier). Le débat entre les deux parties est au cœur de la procédure, et du film.

Pour autant, La fille au bracelet ne se confine pas à la seule salle d’audience : la maison de la famille Bataille s’avère un décor aussi important. Si, lors du procès, Lise voit son attitude en apparence impassible et ses mœurs de l’époque scrutées, à demeure, c’est à la férule bienveillante mais poussive de son père qu’elle est confrontée. Un paternalisme, au propre et au figuré, étouffant auquel Lise tente de se soustraire en public comme en privé.

On pense à cette scène, au tribunal, lors de laquelle la jeune avocate générale balance à une Lise dont il vient d’être révélé qu’elle a eu une relation sexuelle avec le futur amoureux de la défunte : « Serait-il exact de dire que vous êtes une fille facile ? » Insinuation visant à manipuler le jury en défaveur de l’accusée à laquelle la principale intéressée rétorque qu’il serait dans ce cas pertinent de traiter l’adolescent concerné de « garçon facile ». En filigrane, le film constate un vaste clivage générationnel.

On songe également à cette scène, dans la voiture, où à l’issue d’une énième remontrance, Lise demande à son père : « Quand le procès sera terminé, arrêteras-tu de me dire quoi faire ? » En dépit du point d’interrogation, la réplique tient davantage de l’affirmation que de la question.

Car elle possède un aplomb tranquille, Lise, et le portrait qu’en brosse par petites touches Stéphane Demoustier est de plus en plus captivant à mesure qu’il prend forme.

Superbe interprétation

Il est vrai qu’en Melissa Guers, une nouvelle venue, le cinéaste a trouvé l’interprète idéale. Naturelle mais dénuée des aspérités un peu frustes qu’on retrouve parfois chez les non-professionnels, Guers module une performance d’ambiguïté et de demi-teintes parfaitement en phase avec l’approche de Demoustier.

Demoustier qui entoure la douée néophyte d’interprètes aguerris, dont sa sœur Anaïs Demoustier, brillante en avocate générale déterminée jusqu’à la mauvaise foi. C’est toutefois Annie Mercier qui, en avocate de la défense, vole la vedette. Habituée aux seconds rôles de femmes gouailleuses, telle la concierge enquiquineuse dans Les femmes du 6e étage, la vétérante actrice dotée d’une voix grave et un brin graveleuse éminemment reconnaissable, en impose ici de coffre et de prestance.

Impartis chacun d’au moins une grande scène, Chiara Mastroianni et Roschdy Zem sont sans surprise impeccables en parents dont on ne sait trop s’ils sont convaincus de l’innocence de leur fille, ou s’ils sont convaincus de devoir l’être. De telles nuances de gris abondent, et la notion de doute reste omniprésente.

Dès lors que l’on croit détenir la vérité, une information contradictoire est mise au jour ou une nouvelle hypothèse crédible est formulée. Il en va ainsi jusqu’au tout dernier plan d’un film résolument fascinant.  

La fille au bracelet

★★★★

Drame judiciaire de Stéphane Demoustier. Avec Melissa Guers, Roschdy Zem, Chiara Mastroianni, Anaïs Demoustier, Annie Mercier. France, 2019, 96 minutes.