«Les fous de Bassan»: il pleuvait déjà des oiseaux

Dans <i>Les fous de Bassan</i>, le réalisateur Yves Simoneau traduit le monde cruel, incestueux et étouffant d’un petit village des années 1930 imaginé par Anne Hébert, coupé de tout et de tous. Sur la photo, de gauche à droite, Charlotte Valandrey, Laure Marsac et Steve Banner.
Photo: ARTV Dans Les fous de Bassan, le réalisateur Yves Simoneau traduit le monde cruel, incestueux et étouffant d’un petit village des années 1930 imaginé par Anne Hébert, coupé de tout et de tous. Sur la photo, de gauche à droite, Charlotte Valandrey, Laure Marsac et Steve Banner.

Certains films sont inoubliables, et d’autres, injustement oubliés. Il en va ainsi pour toutes les cinématographies, et celle du Québec n’y échappe pas. Au cours des sept prochaines semaines, Le Devoir vous invite à revisiter des productions de tous les genres, de toutes les décennies, auprès de certains de leurs artisans, accompagnés des propos de critiques, de dramaturges et d’universitaires pour jeter sur elles une lumière contemporaine. Cette semaine, Les fous de Bassan (1987), d’Yves Simoneau, une autre incursion périlleuse dans l’univers complexe et poétique de l’écrivaine Anne Hébert.

Son œuvre célèbre la fulgurance des sentiments et la puissance des éléments. Elle fut parfois comparée aux sœurs Brontë, mais Anne Hébert ne doit rien à personne, ou peut-être un peu à son célèbre petit-cousin, le poète Saint-Denys Garneau, dressant souvent un portrait impitoyable d’un Québec campagnard secoué de passions dévorantes, et sanglantes.

En 1982, elle signait Les fous de Bassan, que certains considèrent comme son plus grand roman, à égalité avec Kamouraska, « mais avec un degré d’achèvement supérieur dans la manière de concilier la prose et la poésie d’une façon quasi impossible à démêler », affirme Marie-Andrée Lamontagne,journaliste et éditrice, qui vient de publier Anne Hébert, vivre pour écrire (Boréal), une première biographie de la femme de lettres décédée en 2000. La biographe précise aussi que les gens de cinéma se sont intéressés très tôt à son œuvre, et qu’elle-même avait une fascination pour le septième art. Selon l’ancienne directrice des pages culturelles du Devoir, l’autrice des Chambres de bois comprenait « que le cinéma avait donné d’autres codes pour la narration, et que l’on ne pouvait plus écrire de la même façon ».

Bien avant que le réalisateur Simon Lavoie s’attaque à l’un de ses premiers récits, Le torrent (2012), une nouvelle publiée en 1950, Claude Jutra a gardé longtemps des cicatrices de ce grand film maudit que fut sa relecture de Kamouraska (1973), une coproduction internationale qui mettait en vedette Geneviève Bujold dans le rôle de la machiavélique Élisabeth, au cœur d’un impitoyable triangle amoureux. La production et l’échec commercial du film allaient marquer au fer rouge la carrière du réalisateur de Mon oncle Antoine.

Les choses ne furent pas plus simples pour l’adaptation des Fous de Bassan, couronné du prix Femina. Une fois de plus, comme si la malédiction qui plane sur les personnages d’Anne Hébert contaminait le réel, les tergiversations furent nombreuses pour traduire le monde cruel, incestueux et étouffant de ce petit village imaginaire des années 1930, coupé de tout et de tous.

Au milieu des années 1980, Richard Martin (Les beaux dimanches) et surtout Francis Mankiewicz (Les bons débarras) furent associés au projet, tourné sur l’île Bonaventure au large de Percé en Gaspésie, là où il pleut des oiseaux depuis des temps immémoriaux. Yves Simoneau, alors jeune réalisateur, dont le drame policier Pouvoir intime (1986) connaissait beaucoup de succès, fut contacté par Denis et Justine Héroux, producteurs en quête d’un capitaine pour ce navire qui prenait l’eau.

Dans le ventre de la création

Yves Simoneau se souvient du moment où sa trajectoire fut entremêlée à celle d’Anne Hébert. Soucieux de la qualité des projections de Pouvoir intime, il se promenait d’une salle à l’autre, et c’est dans le hall de l’ancien cinéma Berri, situé rue Saint-Denis, qu’il a rencontré les producteurs Héroux, leur faisant une offre assortie de trois conditions : « Prendre le temps de lire le livre, avoir l’approbation de Francis Mankiewicz, et le feu vert d’Anne Hébert, souligne le réalisateur de Dans le ventre du dragon. Quand Francis a donné son aval, et plus tard Anne Hébert — ce qui était fondamental, parce que je n’aurais pas fait le film —, je me suis engagé dans une des aventures les plus singulières de ma carrière. Tourner sur une île, loin de mon milieu et de l’industrie [à une époque où les cellulaires et Internet étaient des chimères], avec une équipe solide et soudée, je n’avais jamais vécu ça, et je ne l’ai jamais revécu. Pas même avec [la minisérie] Napoléon (2002), pour laquelle on a tourné dans huit pays différents. »

Après plusieurs scénarios écrits par diverses mains qui ne satisfaisaient personne, le cinéaste a entrepris un sprint d’écriture en solo, plus tard avec le scénariste Marcel Beaulieu, et « de grandes conversations avec Anne Hébert à Paris ». « Ce fut un choc de la rencontrer après avoir lu son œuvre : elle dégageait une grande lumière, alors que ses livres nous plongent dans les ténèbres. »

Par la suite, Yves Simoneau fut plongé dans un tourbillon, pour la première fois à la barre d’une coproduction internationale avec des acteurs qui lui étaient familiers (Marie Tifo, Jean-Louis Millette), d’autres de tous les horizons (Paul Hébert, Roland Chenail, Angèle Coutu, Lothaire Bluteau), et du Vieux Continent (Charlotte Valandrey, Laure Marsac, Bernard-Pierre Donnadieu). Tout ce beau monde entreprenait une traversée quotidienne en bateau à partir de Percé pour se rendre jusqu’à ce village réinventé.

Ce qui a plu [à Anne Hébert], c’est que les scénaristes voulaient adapter des atmosphères, recréer un climat. La dimension policière restait présente, mais magnifiée.

 

Quel français parlez-vous ?

Au milieu de ce décor balayé par l’imprévisibilité des éléments, Yves Simoneau savait qu’il allait affronter une autre tempête. « Les producteurs avaient des visées internationales, il fallait une distribution internationale et, de l’écriture jusqu’à la postproduction, je me suis débattu avec la question de l’accent. Mais je ne voulais pas demander aux acteurs français d’imiter l’accent québécois, ni aux Québécois de reproduire l’accent français. Même si je savais que ça serait un enjeu au Québec et en France, je me suis dit : “nous ne sommes pas tout à fait dans la réalité, c’est un monde étrange”, et mon but était de traduire la poésie du livre, où l’île et les oiseaux deviennent des personnages. »

Pour Marie-Andrée Lamontagne, « la cohabitation des accents, c’est un sujet qui nous ramène sur le plancher des vaches ». S’appuyant sur ses méticuleuses recherches, la biographe confirme que l’adhésion d’Anne Hébert ne fut pas altérée par cette question. « Ce qui lui a plu, c’est que les scénaristes voulaient adapter des atmosphères, recréer un climat. La dimension policière restait présente, mais magnifiée. »

De Lionel-Groulx à Anne Hébert

Au cœur de ce drame passionnel a émergé un jeune acteur alors inconnu, celui qui interprétait la figure centrale, ce fils prodigue enveloppé d’une aura de mystère et de scandale. Steve Banner n’avait pas terminé ses études en théâtre au cégep Lionel-Groulx et fut catapulté dans le rôle de Stevens Brown, démon blond aux yeux perçants suscitant la peur… et le désir.

Photo: Carl Lessard Steve Banner n’avait pas terminé ses études en théâtre quand il fut catapulté dans le rôle de Stevens Brown, démon blond aux yeux perçants suscitant la peur… et le désir.

Plus de 30 ans après cet été exceptionnel, et alors que des spectateurs l’abordent avec un souvenir encore vif de ce personnage (il en défendra bien d’autres dans Fortier, Blue Moon, District 31, etc.), il évoque la vitesse à laquelle il fut catapulté dans l’aventure. « Ma belle-mère avait lu dans La Presseque l’on cherchait un jeune acteur blond aux yeux bleus pour Les fous de Bassan. J’ai tout de suite emprunté le roman à la bibliothèque, je l’ai lu d’un trait, et je déposais mes photos sur le bureau de Justine Héroux le lendemain », raconte Steve Banner sur un ton enjoué.

Yves Simoneau confirme que, même sans expérience au cinéma, Banner « s’est glissé naturellement dans le décor, et [qu’]il avait ce qu’il fallait » pour défendre ce rôle, convoité par nombre d’acteurs. Parfois intimidé par la grosseur de la machine (« Je suis sûr qu’ils n’ont rien gardé de ma première journée de tournage ! », dit-il en riant), le novice a trouvé ses repères, gardant un souvenir ému de certains partenaires de jeu, et de la confiance que lui témoignait le réalisateur.

Parmi les leçons apprises pendant ce baptême du feu, une, pleine d’humanité, n’aurait pas déplu à Anne Hébert. « Sur un tournage, quand je rencontre un jeune acteur de 20 ans — l’âge que j’avais au moment des Fous de Bassan —, je ne joue pas à celui qui possède 35 ans d’expérience : je sais à quel point ça peut être intimidant. »

«Les fous de Bassan», d’Yves Simoneau : sur illico et iTunes Store.