Elia Suleiman, clown triste sur une terre brûlée

«C’est un film anti-ethnographique et anti-touristique, dit le cinéaste Elia Suleiman. Plutôt une œuvre critique avec une distance. J’ai voulu vider Paris pour montrer ce qui ne marche pas. Quand tu vides la place, tu poses un regard neuf sur sa beauté.»
Photo: Possibles Média «C’est un film anti-ethnographique et anti-touristique, dit le cinéaste Elia Suleiman. Plutôt une œuvre critique avec une distance. J’ai voulu vider Paris pour montrer ce qui ne marche pas. Quand tu vides la place, tu poses un regard neuf sur sa beauté.»

Avec d’autres médias québécois, Le Devoir a rencontré Elia Suleiman au Festival de Cannes, au printemps 2019. Dans un restaurant de bord de baie, il était encore tout secoué. Son film It Must Be Heaven (C’est ça le paradis ?) avait reçu une ovation monstre. Cette chronique de pérégrinations en trois temps allait d’ailleurs se voir coiffée d’un Prix spécial du jury au palmarès, en plus de recevoir les lauriers de la critique internationale (Fipresci).

Tournée en partie à Montréal transformée en New York, cette œuvre colorée, percutante et loufoque, pétrie de questionnements identitaires, amuse autant qu’elle fait réfléchir. Elle sera à l’affiche chez nous le vendredi 12 juin.

Depuis le temps que le cinéaste acteur promène sa tête à la Buster Keaton et son humour burlesque dans des films décalés, il occupe une place à part dans le septième art international. Clown triste sur une terre brûlée. Mais le cinéaste réfute les influences de Keaton et de Tati, qui nous semblent pourtant évidentes : « Il y a un physique similaire et des mentalités parentes, mais j’ai commencé à faire du cinéma avant de savoir qui ils étaient, explique-t-il. Mes maîtres étaient Bresson, Ozu, Hou Hsiao-hsien, Costa-Gavras. Ils m’ont donné confiance pour faire des films. »

Suleiman est un vieil habitué du grand Festival de Cannes. Son exceptionnel Intervention divine y avait reçu le prix du jury en 2002, et Le temps qu’il reste, sept ans plus tard, concourait en compétition, mais c’est à la Mostra de Venise en 1996 qu’avait été lancé le premier volet de sa trilogie sur le conflit israélo-palestinien, Chroniques d’une disparition.

Cette fois, il lance sa ligne ailleurs, se fait Palestinien errant à chapeau, fuyant Nazareth pour Paris puis New York, ouvrant sur ces capitales des yeux ahuris. Son personnage est conscient que l’état du monde se dégrade, qu’aucun pays n’est à l’abri des dérapages et que sa patrie d’origine l’habitera partout où il posera ses pieds. On pense aux Lettres persanes de Montesquieu dans un Paris du XVIIIe siècle, où deux Persans s’étonnaient des mœurs locales. Mais il affirme ne pas les avoir lues. « Je suis influencé par la littérature, affirme-t-il toutefois : la façon dont la lecture joue sur notre inconscient en combinaison avec le caractère de chacun. »

Sa fable politique C’est ça le paradis ? s’amuse avec des clichés dans ses vignettes, surtout dans un Paris étrangement vide, avec des tanks en traversée de rue, des femmes vêtues comme des mannequins, des policiers en patins ou véliplanchistes, Notre-Dame piquée encore de sa flèche et autres splendeurs locales toutes scènes cadrées de façon virtuose, accentuant le côté poético-absurde du portrait urbain. À New York, tout le monde est armé jusqu’aux dents. Pour lui, l’humour est un code et une façon de communiquer avec le spectateur.

« C’est un film anti-ethnographique et anti-touristique, dit le cinéaste. Plutôt une œuvre critique avec une distance. J’ai voulu vider Paris pour montrer ce qui ne marche pas. Quand tu vides la place, tu poses un regard neuf sur sa beauté. » L’absence de narration lui plaisait. Son personnage est mutique. Les trois villes mises en scène, Nazareth, Paris (où il a son domicile actuel) et New York, il y a vécu et les connaît intimement. À ses yeux, l’état de guerre est perceptible sous toutes les latitudes.

Tourner à Montréal

« Montréal, c’est beau. J’aimerais ça s’il n’y avait pas d’hiver… » Il a trouvé difficile de tourner dans la métropole québécoise transformée en New York. Les rapports avec les employés syndicaux lui semblaient pénibles. « Au Canada, tu ne peux pas parler aux figurants sans avoir à les payer. C’est difficile de s’adapter. On a besoin de plus de liberté. Les jeunes générations en pâtissent. Donnez-leur un répit. »

Mais on peut reconnaître des bâtiments de la ville et le parc La Fontaine. Des visages aussi. La productrice Nancy Grant hérite d’un rôle… de productrice. Jeremy Peter Allen fut pour ce segment assistant-réalisateur durant deux mois. Serge Noël le coproduit. Tous eurent à conjuguer avec un cinéaste à ce qu’on dit exigeant et perfectionniste.

« Si c’était à refaire, je tournerais à Montréal en tant que Montréal, déclare Suleiman. Je sais quoi éviter. Mais j’ai eu la plus formidable équipe qui soit. Je voudrais les mettre dans ma valise. »

C’est ça le paradis ? sort en VSD le vendredi 12 juin.