«Blood Quantum»: un Micmac et des zombies

En faisant en sorte que seuls les Autochtones soient immunisés contre le virus qui circule dans l’univers de «Rouge Quantum», le réalisateur Jeff Barnaby a vu une occasion de raconter sous forme allégorique l’histoire du colonialisme au Canada, sans pourtant vouloir adopter une posture moralisatrice.
Photo: Elevation Pictures En faisant en sorte que seuls les Autochtones soient immunisés contre le virus qui circule dans l’univers de «Rouge Quantum», le réalisateur Jeff Barnaby a vu une occasion de raconter sous forme allégorique l’histoire du colonialisme au Canada, sans pourtant vouloir adopter une posture moralisatrice.

La séquence d’ouverture du film Rouge Quantum est aussi belle que saisissante. Dans la lumière du petit matin, un homme met sa barque à l’eau et va pêcher. De retour sur la rive, le poisson, pourtant mort l’instant d’avant, se remet à frétiller. Issu d’une communauté micmaque sise non loin de là, le pêcheur ignore que, d’ici peu, le virus qui vient de ramener sa prise à la vie fera de même avec les humains contaminés. À l’exception notable des membres des Premières Nations. Intrigante, et surtout inédite, variante que celle proposée par Jeff Barnaby dans un film de morts-vivants aux échos pour le moins insolites avec le réel. Certes, l’humanité n’en est pas à s’entre-dévorer, et, en entrevue, le réalisateur montréalais avoue n’avoir jamais envisagé une sortie en pleine pandémie.

Les mesures de confinement liées à la COVID-19 débutaient à peine lorsqu’on s’est entretenu avec le cinéaste micmac. C’était juste avant que la question devienne nationale : interviewé et intervieweur en étaient alors à évoquer avec un mélange d’angoisse et de stupeur l’état des lieux dans leurs quartiers respectifs. De la même manière, avant de s’ouvrir au dernier acte, l’action de Rouge Quantum (Blood Quantum) est d’abord surtout restreinte à la communauté micmaque fictive de Red Crow, déjà la toile de fond du puissant long-métrage précédent de Jeff Barnaby, Rhymes for Young Ghouls (malgré le titre, l’horreur est d’ordre social dans celui-là).

« J’avais plusieurs objectifs : réaliser quelque chose qui serait une lettre d’amour au film de zombie, satisfaire les amateurs du genre — dont je suis — avec du gore en masse, et faire ça tout en exprimant des valeurs et des préoccupations qui me sont chères », explique le réalisateur, qui confie avoir toujours rêvé de réaliser un tel film.

« Le projet part de là. Et à la base, je n’avais aucune intention d’incorporer un sous-texte politique ou écologique. C’est venu après. Ça remonte à 2007, au TIFF [Festival international du film de Toronto]… »

Jeff Barnaby venait d’y présenter son court-métrage The Colony, qui annonce certains enjeux dramatiques de Rhymes for Young Ghouls ainsi que ce « goût » pour la tronçonneuse apparent dans Rouge Quantum (qui verra comprendra). En compagnie du producteur John Christou, Jeff Barnaby jonglait avec l’idée de concrétiser enfin son rêve, mais était à la recherche d’un prétexte justifiant un retour à un genre à l’époque essoufflé.

« On discutait et, tout à coup, je me suis entendu dire : “Et si les Autochtones étaient immunisés ?” Eurêka ! Les implications de ce concept ont alors déboulé, à commencer par cette occasion offerte de raconter sous forme allégorique l’histoire du colonialisme au Canada. Je désirais également aborder cette dissonance qui nous oppose inutilement ; cette vision binaire qu’on a trop souvent des choses et des gens. Par exemple, je suis Micmac, tu ne l’es pas, mais tu adores comme moi les films de zombies, et on en parle, et de ce point commun peuvent émerger plein d’autres similitudes. Il y a de ça dans le film, que je voulais à la fois le fun et pertinent, mais surtout pas revanchard, politiquement correct, ou moralisateur. »

Père Romero et mère Nature

Dès lors, dixit le cinéaste, le défi suivant consistait à trouver un ancrage émotionnel. Articuler le récit autour du thème de la famille s’imposa de façon naturelle. « Lorsque je suis devenu père, mes propres peurs — j’étais terrifié — sont venues nourrir le scénario et le thème de la paternité a gagné en importance. Mais, bref, au départ, je voulais juste… m’éclater en faisant un film comme ceux avec lesquels j’ai grandi. »

En l’occurrence, les productions de l’Américain George A. Romero (La nuit des morts-vivants, Le crépuscule des morts-vivants, Le jour des morts-vivants), qui a inventé le genre et créé nombre de ses codes et archétypes, ou encore de l’Italien Lucio Fulci (L’enfer des zombies, L’au-delà, La maison près du cimetière), qui, à défaut de concevoir des récits cohérents, avait le don d’insuffler une dimension onirique, voire baroque, à ses opus zombies. En cela, Rouge Quantum réunit l’acuité sociologique du premier et le souci esthétique du second : plusieurs plans prennent valeur de tableaux.

« Michel [St-Martin, le directeur photo] et moi collaborons depuis longtemps. On n’a presque plus besoin de se parler pour se comprendre. Dans ce film-ci, on a voulu multiplier les plans larges où les humains sont minuscules, pour renforcer cette impression que la Terre, la Nature, les domine et reprend ses droits. »

Cette Nature, cette Terre, constitue une figure distinctement maternelle dans le film. Elle est celle qui jette ce mystérieux courroux sur l’humanité au commencement, mais c’est aussi par son entremise, beau paradoxe illustrant sa toute-puissance, que l’espoir prévaut à la fin.

Rouge Quantum sera offert dès le 28 avril sur toutes les plateformes de vidéo sur demande, telles Illico, iTunes, YouTube et Bell.

En vitrine

En périphérie de la communauté micmaque de Red Crow, un phénomène aussi étrange qu’inquiétant a cours. Depuis peu, en effet, les Blancs succombent à un virus inconnu qui les transforme en zombies, tandis que les membres des Premières Nations semblent immunisés. Dans ce contexte de crise, et tandis que son père policier et sa mère infirmière tentent de veiller au grain, le jeune Joseph est préoccupé par la grossesse de son amoureuse, qui est blanche. On salue le sens visuel remarquable de Jeff Barnaby. L’interprétation est parfois inégale, et on observe un certain achoppement du rythme au mitan, mais, à terme, les qualités narratives et plastiques l’emportent dans Rouge Quantum (Blood Quantum). Bien qu’il ne se prive pas d’y aller de moult clins d’oeil au grand-père du film de mort-vivant, George A. Romero, au Jour des morts-vivants (Day of the Dead) en particulier, le cinéaste micmac Jeff Barnaby offre là une variation fort originale du genre. En filigrane, l’auteur crée une mythologie captivante qui ramène la proverbiale Mère Nature, un personnage à part entière par l’entremise d’apartés en animation, au centre de l’équation pandémique. D’ailleurs, tant sur ce front écologique que sur celui plus politique, Barnaby refuse tout simplisme. Lors du dénouement, une incertitude plane quant aux desseins ultimes de cette planète malmenée. Où s’arrêtera-t-elle ? À cet égard, le film se clôt de la même manière qu’il s’est ouvert : sur une note d’étrangeté poétique qui hante.

Rouge Quantum (V.F. de Blood Quantum)
★★★ 1/2
Drame d’horreur de Jeff Barnaby. Avec Forrest Goodluck, Michael Greyeyes, Elle-Máijá Tailfeathers, Kiowa Gordon. Québec, 2020, 96 minutes.

François Lévesque