Le cri du coeur du cinéma québécois

Si les tournages ne reprennent pas cet automne, c’est toute l’industrie cinématographique qui s’en trouvera menacée, estime la productrice Nicole Robert.
Photo: Victor Hughes / CC Si les tournages ne reprennent pas cet automne, c’est toute l’industrie cinématographique qui s’en trouvera menacée, estime la productrice Nicole Robert.

Alors que le confinement généralisé a pour conséquence de nous river collectivement à nos écrans, jamais n’aura-t-on consommé autant de films chez soi, entre autres divertissements. Un contexte singulier qui, peut-être, aura pour corollaire d’occulter le fait qu’ici comme ailleurs, la production cinématographique s’est arrêtée net. Contactés par Le Devoir afin de dresser un état des lieux au moment où le gouvernement provincial évoque un « déconfinement » graduel, des productrices et un producteur laissent entendre qu’il est moins une.

C’est en effet un cri du cœur que lance la productrice Nicole Robert (Nelly, King Dave, 1981-1987-1991), de Go Films. Sur la glace : sa production de Chien blanc, une adaptation de Romain Gary que doit réaliser Anaïs Barbeau-Lavalette.

« La grande question dans l’industrie audiovisuelle c’est : à quand la reprise ? Chaque secteur se la pose, et chacun a ses propres enjeux. Nous, en production, on peut développer, financer ; on peut un peu se préparer à tourner, mais pour quand ? »

De cette première question découle une seconde : où se situe ladite industrie audiovisuelle sur le spectre des services essentiels ? À cet égard, Nicole Robert plaide le fait que si les tournages ne reprennent pas cet automne, toute l’industrie s’en trouvera menacée.

« Un an comme ça et on tombe », lâche la productrice, qui souligne qu’arrêter de produire du contenu québécois aurait des répercussions dépassant les limites des plateaux de tournage. Hormis les artistes et artisans, la chaîne de production implique l’apport d’une foule d’entreprises petites et grandes, des fournisseurs, sans parler, en aval, des diffuseurs en mal de programmation.

« On a un bon gouvernement, note Nicole Robert. Le premier ministre Legault a alloué avant la crise des sommes importantes à la SODEC : 20 millions pour le long métrage, 6 millions pour l’animation, 15 millions pour la série. Une manière de reconnaître l’importance de notre industrie. Et je pense que ces jours-ci, on la reconnaît tous, comme société, parce qu’il n’y a pas que la santé physique : il y a la santé psychologique. On cherche des livres, des séries, des films, parce que c’est un refuge et un réconfort. »

Pistes de solutions

Même son de cloche du producteur Pierre Even (C.R.A.Z.Y., 5150 rue des Ormes, Brooklyn), d’Item 7, derrière le très attendu Maria Chapdelaine, de Sébastien Pilote, et dont la sortie aux Fêtes dépendra du fait que le tournage pourra ou non être terminé à temps.

« On a été chanceux puisqu’on a pu boucler le tournage d’hiver, mais pourra-t-on poursuivre au mois d’août ? On travaille sur des façons de faire. Comment structurer un tournage « post-pandémie », mais « pré-vaccin » ? Cette portion hivernale, on l’a terminée en mars en appliquant les recommandations de la santé publique : lavage de mains, boîtes à lunch… Pour la distanciation, on a appliqué les mesures de ce qu’on appelle un “plateau fermé”, qui prévalent lorsqu’on filme de la nudité. »

Un nombre minimal de personnes est alors présent pendant que le reste de l’équipe attend à l’écart. Tourner un film ainsi en entier ne serait pas impossible, mais ce serait plus laborieux.

« Seule l’équipe caméra serait présente sur le plateau avec les acteurs. Les autres intervenants viendraient de façon ponctuelle pour des ajustements de costumes, de coiffures, de maquillage ou d’éclairage, et ressortiraient ensuite. Ce serait plus complexe et plus long, oui, mais si ça nous permettait de travailler ? », fait valoir Pierre Even.

Quoique là encore, pourrait-on maintenir deux mètres de distance entre les acteurs, toujours ?

« On dépend vraiment de la règle de la distanciation, opine Nicole Robert. De ça découle un peu tout le reste. Il y a de la proximité partout : derrière la caméra, l’équipe technique est parfois tassée dans un petit décor, et devant, si les acteurs jouent une scène d’amour, ou juste d’intimité, ça devient impossible. À l’inverse, il y a les scènes à grand déploiement nécessitant une foule de figurants : que fait-on ? Et il y a le facteur âge. On a des artisans âgés de plus de 60 ans, et des acteurs, bien sûr… »

À l’instar de Pierre Even, Nicole Robert réfléchit à des solutions de rechange : « Je ne suis pas médecin, mais on parle de ce nouveau test de dépistage très rapide : pourrait-on l’utiliser dans notre industrie ? Tester tout le monde, chaque jour, pour assurer un environnement sécuritaire ? »

« On est une industrie qui emploie 30 000 personnes au Québec, renchérit Pierre Even. Il est impératif de trouver des moyens de repartir. Il y aura ceci dit un coût de relance, et j’espère que le gouvernement provincial maintiendra les sommes prévues au budget de mars. Pareil au fédéral, qui devait ajouter de l’argent au budget de Téléfilm. »

Embouteillage en vue

Il ne faudrait en outre pas oublier ces films récents frappés différemment par la pandémie. La productrice Fanny-Laure Malo (Sarah préfère la course, Pays, Le rire), de La Boîte à Fanny, résume une situation familière dans le milieu :

« De mon côté, c’est davantage la carrière des films qui est touchée : annulation des festivals internationaux, donc pas de circuit festivalier international pour Le rire, de Martin Laroche, annulation des Prix Écrans canadiens, donc pas de voyage pour le court-métrage Mon boy, de Sarah Pellerin, annulation des Prix Iris, etc. Ce sont des conséquences de rayonnement. Évidemment, il y a des préoccupations de survie économique, mais je suis également très inquiète de ce que ça va créer au niveau de la programmation, et de l’embouteillage de tournages à l’automne… »

Un problème qu’anticipe aussi Pierre Even, qui estime que, plus on attend, plus le retour sera congestionné :

« Quand ça va redémarrer, tout le monde va vouloir tourner en même temps, et ce sera impossible : même en temps normal, il arrive qu’on peine à monter des équipes complètes. Ça va devoir s’échelonner. »

Point positif, les divers paliers de financement seraient d’après Nicole Robert sensibles à ces réalités pressantes.

« Tant à la SODEC qu’à Téléfilm Canada qu’au Fonds Harold Greenberg ou qu’à la Société Radio-Canada, je sens une volonté pour que les choses se fassent […] Il faudra par contre une flexibilité de la part des assurances. Il devient urgent de déterminer avec les autorités quelles sont les conditions acceptables pour redémarrer en protégeant la santé de tous. »

Pour Pierre Even, il y aura indubitablement un avant et un après-pandémie au cinéma. « Je suis confiant qu’à l’issue de tout ça, le public aura envie de sortir et d’aller au cinéma. Toutefois, je crois que cette crise marquera un changement de paradigme quant à la manière d’exploiter les longs métrages. Les contenus des plateformes de visionnement n’ont probablement jamais été consultés de manière aussi soutenue et frénétique. Et il y a beau y en avoir énormément, ce n’est pas infini. Avant longtemps, toutes ces plateformes seront en manque de nouveaux contenus et il y a là une occasion à saisir pour l’industrie audiovisuelle québécoise. Ce serait dommage de manquer le bateau. »

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