«Tigertail»: père, fils, ex, et au-delà

La réalisation de «Tigertail»<i> </i>n’est pas dénuée d’intérêt, loin de là. Le film compte plusieurs très belles séquences, comme celle du début, lorsqu’un Grover tout gamin court en vain vers le mirage de ses parents.
Photo: Chen Hsiang Liu /Netflix La réalisation de «Tigertail» n’est pas dénuée d’intérêt, loin de là. Le film compte plusieurs très belles séquences, comme celle du début, lorsqu’un Grover tout gamin court en vain vers le mirage de ses parents.

Enfant, Grover est envoyé vivre dans les rizières taïwanaises auprès de sa grand-mère sur fond de tensions avec la Chine. Adolescent, il peut rejoindre en ville sa mère veuve, en plus de travailler dans la même usine qu’elle. Devenu un jeune homme, il compte épouser son amour de jeunesse, Yuan. Mais voici que son patron lui propose de concrétiser son rêve de partir s’installer aux États-Unis à une condition : que Grover épouse sa fille Zhenzhen. Craignant pour la sécurité de sa mère, Grover accepte. À présent dans la soixantaine, Grover est divorcé et peine à communiquer avec sa fille Angela. Écrit et réalisé par Alan Yang, Tigertail, qui sort vendredi sur Netflix, raconte la lente reprise de contact avec le monde d’un homme qui n’a, des années durant, cessé de s’en couper.

Pour mémoire, Alan Yang est le cocréateur de la série humoristique Master of None dont l’un des épisodes, « Parents », lui a valu un prix Emmy. Yang y abordait en humour les difficultés à communiquer souvent vécues entre parents émigrants et enfants nés en terre d’adoption. Tigertail reprend ce thème, mais privilégie cette fois un ton résolument dramatique. Et force est de le constater, celui-ci réussit moins à Yang qui, pour toute sa bonne volonté et la justesse de ses observations (par exemple sur la langue parlée par les générations successives, avec le mandarin qui écarte le taïwanais avant d’être à son tour rendu obsolète par l’anglais), ne parvient guère à toucher.

En effet, le film s’avère souvent aussi distant que Grover version mûre. On pourrait bien sûr y voir un parti pris, une manière d’aligner la teneur émotionnelle avec l’attitude du protagoniste. Or, le traitement mélodramatique de plusieurs situations, comme cette scène montrant Angela momentanément renoncer à essayer d’avoir désormais quelque relation que ce soit avec son père, contredit cette hypothèse.

D’ailleurs, on note souvent un curieux déséquilibre entre la sobriété du jeu des interprètes et les techniques de mise en scène parfois pompières. Ah, et la répétition jusqu’à plus soif de courtes scènes de repas en solitaire pour illustrer l’isolement, ça finit par être facile. Idem pour le truc du personnage qui n’arrive plus à pleurer mais y parvient enfin lors du dénouement : c’est comme qui dirait usé.

À propos de larmes, lors de maints passages, on pousse au maximum la musique sirupeuse, question de faire savoir au public ce qu’il est censé ressentir.

De belles séquences

Cela étant, la réalisation n’est pas dénuée d’intérêt, loin de là. Même que le film compte plusieurs très belles séquences, comme celle du début, lorsqu’un Grover tout gamin court en vain vers le mirage de ses parents. Ou encore ce moment que Grover passe au bord de l’eau, la nuit, avec une Yuan ignorant qu’il s’agit là de leur dernier… Voire cet autre lors duquel Zhenzhen fait part de ses doléances toutes compréhensibles à une émigrée taïwanaise plus âgée, sa seule amie en l’occurrence…

À ce propos, il est fascinant, mais surtout décevant, de constater combien Alan Yang lie de façon évidente les transformations psychologiques de Grover à ses diverses relations avec les femmes importantes de sa vie, c’est-à-dire dans l’ordre sa grand-mère, sa mère, Yuan, Zhenzhen puis leur fille Angela, mais qu’en dépit de l’importance implicite de celles-ci, le film leur fait somme toute très peu de place. Cet angle mort apparaît d’autant plus patent que les portraits féminins parcellaires se révèlent presque plus intéressants que celui du héros. Ceci expliquant peut-être cela, les actrices tendent à éclipser la vedette (contribution brève mais lumineuse de Joan Chen).

À sa décharge, l’acteur Tzi Ma, qui tenait récemment un rôle similaire de père peu communicatif dans le supérieur Mariage d’adieu (The Farewell), de Lulu Wang, offre une performance en demi-teinte expertement modulée, mais le fait est que le scénario lui donne à jouer une partition qui confond solennité et complexité. Un constat qui, à terme, s’applique à un film sincère, mais inopérant.

Tigertail (V.O., s.-t.f. et s.-t.a.)

★★★

Drame d’Alan Yang. Avec Tzi Ma, Lee Hong-chi, Christine Ko, Fiona Fu, Yo-Hsing Fang, Joan Chen. États-Unis, 2020, 91 minutes.