«Viendra le feu»: brasier intérieur

Image tirée du film «Viendra le feu», d’Olivier Laxe
Photo: Funfilm Image tirée du film «Viendra le feu», d’Olivier Laxe

On pénètre dans le film Viendra le feu comme dans un rêve. Une forêt, la nuit, est éclairée de-ci de-là par une lumière mouvante dont on ne peut voir la source. Des bois que l’on dirait enchantés. À mesure que l’on s’y enfonce, on s’attend presque à voir surgir des créatures de légendes. Mais voici justement que des cimes s’animent, que des troncs craquent, que des arbres tombent, comme écrasés par quelque géant invisible. Puis le réel reprend ses droits sous la forme d’un énorme appareil, une « débusqueuse », responsable du carnage sylvestre. Un prologue annonciateur de la suite, qui privilégie un mélange singulier d’impressionnisme, dans la forme, et de réalisme social, sur le fond.

Lauréat du Prix du jury à Cannes dans la section Un certain regard, Viendra le feu est le troisième long métrage d’Olivier Laxe, qui est allé tourner dans la Galice de son enfance, avec des acteurs non professionnels, une œuvre pleine d’âpres beautés. On s’attarde au destin d’Amador, qui vient de sortir de prison après avoir failli décimer tout le secteur montagneux où se déroule l’action. Il y rejoint sa mère Bénédicta : une octogénaire encore très active, aux champs comme dans sa fermette.

Se précise ainsi par petites touches un mode de vie paysan en sursis qui, on le constate à mesure que progresse le film, paraît en être à ses derniers soubresauts, avec cette vache malade en guise de métaphore. Devant les desseins d’un voisin en train de transformer sa ferme en gîte touristique, Amador exprime sa réprobation à sa mère. Dans les forêts environnantes, des eucalyptus majestueux importés d’Australie étouffent désormais la végétation d’origine, ce dont se désole tout autant le fils prodigue.

Peu loquace, Amador affiche un air perpétuellement mélancolique, comme si sa joie, en eut-il jamais éprouvé, était demeurée dans un passé qu’il regrette en silence.

Photo: Funfilm Quel émouvant personnage que celui de Bénédicta.

Puissance d’évocation

Rien n’est explicité, mais on devine à la teneur des paroles rares du protagoniste qu’il mit autrefois le feu à la montagne afin de purger celle-ci des ravages de la modernité, voire de la mondialisation. Sachant cela, ce n’est qu’une question de temps avant que l’histoire se répète et que se réalise la prophétie du titre.

Cela étant, Viendra le feu ne constitue en rien un pamphlet réactionnaire. C’est au contraire une ode pudique, mais sentie, à une manière de vivre peut-être révolue, mais peut-être pas non plus.

Il faut voir la vaillante Bénédicta s’affairer au quotidien, son visage buriné par le temps et le labeur étonnamment doux ; quel émouvant personnage que celui-là. D’ailleurs, on sent l’amour du cinéaste pour les gens qu’il filme au sein de tableaux vivants dont l’épure n’a d’égale que la puissance d’évocation. Car il a l’œil, Olivier Laxe.

Gris-turquoise au premier acte, jaune-ocre au second, puis furieusement rouge avant d’être recouverte de cendres à la fin, l’image se réchauffe au rythme d’un patient crescendo. Magnifiques : tous ces plans de paysages escarpés divisés par des obliques parfaites. Et dans le brouillard matinal ou la brume du soir, cette atmosphère de songe qui revient…

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Viendra le feu (V.O. s.-t.f.)

★★★★ 1/2

Drame d’Olivier Laxe. Avec Amador Arias, Benedicta Sánchez, Inazio Brao. Espagne-France-Luxembourg, 2019, 85 minutes.