«Tiger King»: dans la jungle de Joe Exotic

Joe Exotic est un propriétaire de zoo de l’Oklahoma «redneck, gay, polyamoureux». Avec une coupe Longueuil. Et croupissant en prison.
Photo: Netflix Joe Exotic est un propriétaire de zoo de l’Oklahoma «redneck, gay, polyamoureux». Avec une coupe Longueuil. Et croupissant en prison.

En septembre 2019, Robert Moor faisait paraître dans le New York Magazine le portrait d’un certain Joe Exotic. Un propriétaire de zoo de l’Oklahoma « redneck, gay, polyamoureux ». Avec une coupe Longueuil. Et croupissant en prison.

L’article — et le balado qui en a été tiré — n’a pas fait grand bruit. Un murmure si l’on compare à l’accueil réservé à Tiger King. Parue le 20 mars sur Netflix, cette série documentaire de crime-réalité est devenue un véritable phénomène. Tellement que si vous gazouillez avec le mot-clic #TigerKing, un émoji (de tigre) apparaîtra automatiquement. Un honneur que Twitter réserve aux grands événements. Comme les Oscar. Ou le Super Bowl.

Les sept épisodes sont coiffés de titres tels Make America Exotic Again. Et ils se terminent tous sur un revirement retentissant. On y trouve des bébés félins dissimulés dans des sacoches Louis Vuitton. Des types cassés qui attirent leurs conquêtes avec des animaux exotiques. Le rapport de ces personnages aux bêtes, comme à la liberté, suit sensiblement la même idée. J’ai envie de rouler en pickup en écoutant du country avec un lion à mes côtés. Vous allez faire quoi ? M’arrêter ?

Le boom

Alex Perron fait partie des fans de la production. L’humoriste amoureux de télé a été happé, « avant que le boom arrive », comme il dit. Tiger King était dans ses suggestions de webdiffusion. Il s’est dit : « Pourquoi pas ? » Après quelques secondes, la question a été remplacée par « mais qu’est-ce que c’est que ça ? ».

« J’étais fasciné. J’haïs faire des raccourcis, mais il y a quelque chose de typiquement américain dans cette affaire-là. Dans l’exagération, dans le grandiose. Avec des guns. » C’est vrai que ces protagonistes transpirent le tout est permis. Tassez-vous, j’ai 214 cougars dans ma cour.

Sur les réseaux sociaux, Alex Perron a notamment partagé une photo d’une protagoniste clé de l’histoire, perchée sur son vélo. Accompagnée de la mention : « Comme Carole, j’ai une envie folle d’aller naïvement me promener à bicyclette. » Plusieurs de ses abonnés, qui n’avaient pas encore entendu parler du « roi Tigre », ont répondu : « Oh, nous aussi, on a hâte de pouvoir jouer dehors, Alex ! »

Sauf que ladite Carole ne sort pas pour fuir la pandémie. Elle le fait, dit-elle, pour sauver les félins maltraités. Et pour prendre soin de ses ligres (pas des tigres, des ligres). Elle est aussi la cible de Joe Exotic qui, malgré son « charisme », donne dans les vidéos d’intimidation et les menaces de mort — quand il ne fait pas des chansons sur Youtube.

Car c’est aussi ça Tiger King. Un portrait de jusqu’où peuvent mener l’avarice, la jalousie, le désespoir. Quand sous un univers fêlé s’en révèle un plus sombre. Fait de violence, d’abus, de manipulation.

Notons que la série porte le sceau « docu à la Netflix ». Avec cette façon particulière de jouer avec les émotions. On pense à The Pharmacist. Ou à Making a Murderer. Comme après la diffusion de ce dernier titre, une enquête contre un des personnages a d’ailleurs été rouverte. Un shérif floridien a trouvé certains éléments louches dans cette affaire.

Le tigre de fer

Dans les mots de l’animateur John Oliver, Joe Exotic c’est le type « avec lequel vous aimeriez prendre une bière. Puis une autre bière. Puis plusieurs autres bières. Jusqu’à ce que vous soyez assez soûl pour essayer du crystal meth. »

Avec son look unique, l’anti-héros a inspiré des tonnes de mèmes en quelques jours à peine. Sa boucle d’oreille de sourcil (ça se dit ?) est devenue un gag récurrent en ligne. Tiger King a été qualifié de « Game of Thrones version white trash ». Les célébrités s’en sont mêlées. Kim Kardashian a clamé son amour pour la chose. La rappeuse Cardi B a déclaré vouloir lancer une campagne sur la plateforme Gofundme pour ramasser des sous afin de libérer monsieur Exotic. (GoFundMe le lui a interdit.)

« Je trouve préoccupant que ceux qui ont vu la série en concluent que Joe Exotic doit sortir de prison » a néanmoins déclaré le réalisateur Eric Goode en entrevue à Good Morning America. Mais le documentariste n’est pas en reste : certains de ses protagonistes l’ont accusé, lui, d’avoir truqué la réalité et sali des réputations.

Est-ce un spectacle ? Une forme d’exploitation de la tragédie d’autrui ? Par moments, Tiger King nous a mis terriblement mal à l’aise. Alex Perron a ressenti la même chose… « mais pas assez pour que j’arrête », s’esclaffe-t-il. Est-ce exagéré de penser qu’en cette période surréelle que nous vivons, un truc aussi tordu recèle un côté… rassurant ? « Même en temps normal, cette série aurait fait boule de neige, croit l’humoriste. Mais en ce moment précis, elle nous met vraiment un baume sur le cœur. Et nous fait réaliser que heille, il doit y avoir pire ! »