Une histoire qui n’est pas sans tache

La 70e édition de la Berlinale démarre jeudi pour rouler jusqu’au 1er mars.
Photo: John MacDougall Agence France-Presse La 70e édition de la Berlinale démarre jeudi pour rouler jusqu’au 1er mars.

Rien n’échappe au vent révisionniste du jour. Ainsi, la 70e Berlinale, qui démarre jeudi pour rouler jusqu’au 1er mars, a, comme plusieurs manifestations, un ancien héros à effacer du portrait de famille. Le proscrit n’est nul autre que le premier directeur du festival, Alfred Bauer, dont le nom était associé à l’Ours d’argent décerné depuis 1987 à un film très novateur. L’Allemagne a ses squelettes du IIIe Reich, la Berlinale ayant poussé sur les cendres de la Seconde Guerre mondiale.

Des bruits, relayés par les médias nationaux, veulent que ce pionnier ait joué un rôle, toujours nébuleux, dans la bureaucratie nazie, qu’il ait été membre à tout le moins de la Chambre du cinéma du Reich. Du coup, la Berlinale a chargé des limiers de faire la lumière sur son passé, effaçant son nom de l’Ours d’argent pour l’édition en cours. Alfred Bauer entre donc dans les limbes pour un an, ou plus si affinités flagrantes avec Hitler. Gageons qu’on n’entendra plus parler de lui…

Avec ou sans l’ombre flottante du fondateur, cette édition, au jury présidé par l’acteur britannique Jeremy Irons, a tout pour nous plaire. De fait, comme Québécois, on attend avec hâte le film d’ouverture, My Salinger Year de Philippe Falardeau, présenté jeudi hors concours. Il y est question d’une jeune romancière en herbe embauchée comme assistante de l’agente de J. D. Salinger, le célèbre auteur de L’attrape-coeurs. Avec Margaret Qualley, Sigourney Weaver, Colm Feore. On vous en reparle vendredi.

Le Québec s’offre ici des couleurs littéraires puisque le film d’Anaïs Barbeau-Lavalette La déesse des mouches à feu, présenté dans la section Génération 14Plus, est l’adaptation du roman célébré de Geneviève Pettersen sur fond d’adolescence ardente et amochée. En vedette : Kelly Depeault, Caroline Néron et Normand D’Amour.

Sinon, plusieurs courts métrages de chez nous seront présentés ici. En compétition officielle : Écume d’Omar Elhamy et Celle qui porte la pluie de Marianne Métivier. À Génération 14Plus : Le mal du siècle de Catherine Lepage, Goodbye Golovin de Mathieu Grimard et Clebs d’Halima Ouardiri. La série C’est comme ça que je t’aime de Jean-François Rivard sera également lancée en terre germanique.

Des combats et des hommes

Côté cinéma, à vol d’oiseau, la compétition paraît très solide. L’an dernier, la parité était de mise, mais certains films de femmes, retenus pour respecter un quota, avaient déçu. Cette fois, les hommes sont plus nombreux à la barre des films, dont maints cinéastes de renom. Ironie du sort, pour la première année de la directrice Mariette Rissenbeek, le rêve de parité s’effiloche. Reste une quête de qualité et des sujets politiques à la volée.

Le cinéaste russe Ilya Khrzhanovsky a filmé des acteurs en simulation de longue durée pour reconstruire l’URSS sous Staline dans Dau : Natasha. L’Iranien Mohammad Rasoulof, collaborateur de Jafar Panahi et compagnon de combat, condamné en juillet dernier pour propagande contre le régime, ne pourra accompagner à Berlin There Is No Evil, son brûlot sur la tyrannie et la peine de mort. Certains Asiatiques seront absents de leur côté pour cause de coronavirus.

Quelques oeuvres au menu de la course. De la Corée du Sud, The Woman Who Ran de Hong Sang-soo, dans lequel l’héroïne profite du voyage d’affaires de son mari pour rencontrer trois amis en banlieue de Séoul. Siberia, de l’Américain Abel Ferrara, transforme Willem Dafoe en ermite qui vient habiter une grotte, où ses rêves et ses démons viendront l’assaillir.

Vraie curiosité : après l’adaptation du chef-d’oeuvre littéraire d’Alfred Döblin Berlin Alexanderplazt (1929) par Rainer Werner Fassbinder en 1980, le roman phare devient l’odyssée contemporaine d’un réfugié africain sous la réalisation du Germano-Afghan Burhan Qurbani.

Le documentaire Irradiés du Cambodgien Rithy Panh interroge des survivants des radiations atomiques. Effacer l’historique des Belges Benoit Delépine et Gustave Kervern, avec Denis Podalydès et Corinne Masiero, se colle au brûlant sujet de victimes de médias sociaux qui se lancent à l’attaque des géants du Web.

L’amour et la filiation ne sont pas oubliés pour autant. Le Français Philippe Garrel, à travers Le sel des larmes,décortique les joies et déboires de la passion comme le respect filial. Rizi (Days) du Taiwanais Tsai Ming-liang célèbre la rencontre amoureuse de deux hommes perclus de solitude. The Roads Not Taken de la Britannique Sally Potter, avec Javier Bardem et Elle Fanning, plonge père et fille dans un New York halluciné.

De gros morceaux atterrissent en projections spéciales, tels que Pinocchio de l’Italien Matteo Garrone avec Roberto Benigni, Minamata d’Andrew Levitas dans lequel Johnny Depp joue un photographe de guerre, Swimming Out Till the Sea Turns Blue du Chinois Jia Zhang-ke, une remontée de l’histoire de la Chine depuis 1949, ou encore Police d’Anne Fontaine, qui a pour toile de fond le drame d’un réfugié (Omar Sy).

Pour sa 70e année, la Berlinale s’offre à la fois l’oubli du héros de sa naissance et un regard aigu sur les dérives de l’histoire internationale comme sur les affres du temps présent.

Odile Tremblay séjourne à Berlin grâce au soutien de la Berlinale et de Téléfilm Canada.