«L’appel de la forêt»: l’air bête et la bête

Harrison Ford (le plus souvent «recto tono») agit dès le départ comme le narrateur des aventures de Buck, mais l’animal est si expressif, si intelligent qu’il se mettrait à causer que personne n’en serait étonné.
Photo: Walt Disney Motion Pictures Canada Harrison Ford (le plus souvent «recto tono») agit dès le départ comme le narrateur des aventures de Buck, mais l’animal est si expressif, si intelligent qu’il se mettrait à causer que personne n’en serait étonné.

Sa vie de vagabond fut si exceptionnelle qu’elle apparaît toujours comme la plus formidable histoire signée Jack London. L’homme aux 52 livres et aux 200 nouvelles s’est beaucoup inspiré de ses escapades rocambolesques, et de ses années de misère, comme matière à fiction. Et s’il n’est guère revenu riche de son passage au Yukon comme chercheur d’or, l’écrivain en a fait le cadre d’un de ses romans les plus célèbres, L’appel de la forêt (The Call of the Wild), publié en 1903. Depuis, on ne compte plus les variations au cinéma.

La dernière en date porte la touche de Chris Sanders, surtout connu comme cinéaste d’animation (How to Train Your Dragon, The Croods), effectuant ici un maillage entre le réel et le numérique à la Roger Rabbit, afin de rehausser au maximum les comportements et les émotions du personnage principal, Buck, un chien à l’enthousiasme contagieux et à l’énergie foudroyante.

Il lui en faudra d’ailleurs beaucoup à une époque où ses semblables étaient capturés pour être vendus afin de tirer les traîneaux de ceux qui voulaient vivre la ruée vers l’or. Or, le roman évoque aussi une autre conquête, quasi identitaire, celle de la nature sauvage d’un animal domestiqué par l’homme, et beaucoup plus humain que la vaste majorité de ses maîtres.

À l’image de son créateur, Buck a la bougeotte, parfois forcé par les circonstances, capturé dans un État du Sud au milieu d’un riche domaine pour se retrouver au Yukon, là où il verra la neige pour la première fois, ainsi que la tyrannie de marchands sans scrupules. Quand il devient l’un des alliés d’un postier à traîneau d’origine québécoise (Omar Sy, oui, vous avez bien lu), sa puissance et son leadership, rien de moins, font sensation, mais il finira par tomber dans les griffes de possédants moins sympathiques, puis sera recueilli in extremis par John Thornton (Harrison Ford, le plus souvent recto tono). Celui-ci agit dès le départ comme le narrateur des aventures de Buck, mais l’animal est si expressif, si intelligent qu’il se mettrait à causer que personne n’en serait étonné.

Sous l’aile protectrice de cet homme aigri, misanthrope et hanté par la mort de son fils, Buck va peu à peu renouer avec sa vraie nature, témoin des exploits de son maître chercheur d’or, mais surtout ébloui par la présence vibrante des loups exerçant sur le chien une véritable fascination. Ce contact constituera en quelque sorte un chant des sirènes, dilemme cornélien pour celui qui devra bientôt choisir entre la compagnie des animaux et celle des humains.

Ce n’est pas la seule contradiction non résolue dans L’appel de la forêt. La plus évidente constitue ce parti pris affiché de concilier images en prises de vues réelles (puant souvent le studio et l’écran vert) et bestiaire numérisé, permettant ainsi de déployer une gamme d’émotions, et de rictus, qui aurait fait baver d’envie Lassie. Or, ces possibilités technologiques, servant l’aspect le plus fantaisiste du roman, sont utilisées ici jusqu’à plus soif, Buck devenant une sorte de pantomime encombrante et gesticulante à qui il ne manque que la parole pour que l’envahissement soit total.

Cette apologie d’une nature à la fois impitoyable et libératrice empeste tellement le préfabriqué qu’il aurait sans doute mieux valu que Chris Sanders transpose le tout en animation (ce qui fut déjà fait d’ailleurs). Les personnages y sont déjà si caricaturaux et les acteurs si corsetés dans ces archétypes (même quelqu’un de la tempe de Bradley Whitford n’arrive pas à dissimuler son ennui) que leur voix aurait amplement suffi à cette adaptation où même la neige sent le carton-pâte.

L’appel de la forêt (v. f. de The Call of the Wild)

★★ 1/2

Aventures de Chris Sanders. Avec Harrison Ford, Omar Sy, Cara Gee, Dan Stevens. États-Unis, 2020, 100 minutes.