«L’acrobate»: l’amour au temps du boom immobilier

Les acteurs Sébastien Ricard et Yuri se partagent la vedette dans le film de Rodrigue Jean, «L’acrobate»
Photo: Adil Boukind Le Devoir Les acteurs Sébastien Ricard et Yuri se partagent la vedette dans le film de Rodrigue Jean, «L’acrobate»

Je n’utiliserai plus la sexualité comme je l’ai fait jusqu’ici. L’acrobate, c’est la fin d’un cycle », nous annonce Rodrigue Jean, à qui l’on peut faire confiance lorsqu’il s’agit de déclarer une chose, et surtout de s’y tenir. Car, depuis plus de 20 ans, celui qui construit patiemment une oeuvre âpre, sous le sceau de l’incommunicabilité, souvent peuplée de personnages à la dérive, affiche une cohérence qui l’honore.

C’est d’ailleurs pourquoi le réalisateur de Full Blast, Yellowknife et Lost Song refuse (poliment) de se faire tirer le portrait, et depuis longtemps. Non pas par coquetterie, mais guidé par des préoccupations politiques qui ne sont pas étrangères à celles qu’il décrit dans L’acrobate, prenant l’affiche ce vendredi. « Depuis les années 1990, je trouve que la personne de l’artiste est devenue un objet de commerce, et je le refuse », précise celui qui a conservé un peu l’accent de ses origines acadiennes, reconnaissant aussi une part de timidité.

Selon lui, le commerce, il est partout, tel un poison. C’est ce qu’il décrivait, sans fioritures, dans le documentaire Hommes à louer, sur la prostitution masculine, et par la suite, sous forme de fiction, dans L’amour au temps de la guerre civile, là où le marchandage du corps devenait essentiel pour assouvir certaines dépendances. On en voit aussi les traces dans L’acrobate, le récit d’une rencontre aussi intense qu’improbable entre Christophe (Sébastien Ricard), un homme bon chic bon genre, et Micha (Yury Paulau), un artiste du cirque à la jambe atrophiée, ce qui pourrait compromettre sa carrière.

Ce fut mon expérience la plus exigeante au cinéma

Tout cela se déroule au coeur de Montréal, une ville prisonnière de l’hiver, mais aussi sous l’emprise des rois des grues qui multiplient les tours anonymes, au point d’en masquer les charmes. Rodrigue Jean fait d’ailleurs la même chose, baignant dans un flou savamment étudié les singularités de la métropole, comme pour la rendre invisible. « Montréal ne s’en est pas encore aperçue, mais c’est devenu nulle part, souligne le cinéaste. J’ai vécu à Toronto quand tout a explosé sur le plan immobilier, et la même chose s’est produite lorsque je suis arrivé à Montréal. On dirait une Chine universelle, une Chine qui s’étendrait partout sur la planète. »

Si les environnements dans lesquels déambulent les personnages frappent surtout pour leurs contours aseptisés, avec larges fenêtres et meubles d’une pâleur toute scandinave, ce qu’ils vivent n’a rien de banal. Une constance chez Rodrigue Jean. « J’ai toujours voulu montrer des formes de vie qui n’ont jamais été représentées. » Et cela passe parfois dans l’expression de leur sexualité, moins une provocation « qu’un outil dramatique, un lieu privilégié, un chemin rapide, pour aller au coeur des passions, des sentiments, des vulnérabilités ». Ce qui exige bien sûr quelques acrobaties, sans mauvais jeu de mots, de la part des acteurs.

Petit tango à Montréal

Rodrigue Jean ne s’en cache pas : il s’est inspiré de la structure narrative du célèbre film Dernier tango à Paris, de Bernardo Bertolucci, pour construire cette liaison particulière dans cet appartement à moitié vide, au vingtième étage d’un immeuble neuf déjà en proie à l’usure du temps. Et aussi de son côté sulfureux, un défi pour Sébastien Ricard, qui en compte déjà plusieurs dans sa carrière aux ramifications multiples, et Yury Paulau, acrobate de profession, originaire de Biélorussie, établi à Montréal depuis plusieurs années, et véritable saltimbanque.

« Ce fut mon expérience la plus exigeante au cinéma », reconnaît Ricard, lui qui en compte déjà plusieurs, de Dédé à travers les brumes à Chorus en passant par Hochelaga, terre des âmes. Car il s’agissait d’illustrer « l’intimité masculine », dans ses aspects les plus explicites. Et il exécutait tout cela avec un partenaire de jeu qui n’avait aucune expérience au cinéma ni formation d’acteur, et sans possibilité de lire l’intégralité du scénario avant le tournage.

« Je crois que j’étais moins nerveux que Sébastien, dit Yury Paulau en riant. Les gens étaient d’ailleurs éberlués que je travaille avec lui alors que je ne le connaissais pas du tout, pas plus que Rodrigue Jean. » Cette belle naïveté lui a permis un grand abandon, mais la tâche restait colossale. « Même si tu prétends simuler des actes sexuels, ça reste quand même le corps de ton partenaire, que tu ne connais pas nécessairement. » Mais pour cet artiste solitaire rattaché à aucune compagnie, mais qui a travaillé autant pour le Cirque du Soleil que le Cirque Éloize (« La première ressemble à Hollywood, et la seconde au cinéma québécois ! »), le septième art relève de la même exigence. « Il faut avoir une bonne condition physique, peu importe le contexte, et savoir gérer le stress. »

Rodrigue Jean tient à souligner qu’il respecte les limites des acteurs, mais « ils doivent accepter de jouer sans filet ». Sébastien Ricard s’en doutait, et a accepté de bonne grâce les conditions. « Avec Rodrigue, comme avec Yury, on a beaucoup discuté avant le tournage : nous étions tous d’accord pour aller dans la même direction. On n’a qu’une vie, et c’est notre métier, alors on y va ! », affirme celui que l’on peut voir en ce moment dans Sang, de Lars Norén, mis en scène par Brigitte Haentjens, une de ses plus fidèles complices artistiques.

Le cinéaste, qui s’est lui aussi formé une famille de collaborateurs depuis bon nombre d’années, ferme un chapitre, mais tient à conserver la même exigence, et le même refus de la « vision hiérarchique » du cinéma, préférant la collégialité. Et il ne cédera pas non plus au jovialisme. « Dans mes prochains films, je veux explorer la catastrophe actuelle, celle qui affecte nos communautés, nos milieux de vie. On assiste à un repli avec le réveil du fascisme et des nationalismes. Elle est là, la catastrophe : l’Occident veut garder ses privilèges, mais les perd peu à peu. » Devant cela, bien des acrobaties seront nécessaires.

En vitrine — L’acrobate

★★★ 1/2

D’où viennent-ils et où vont-ils ? Ce n’est pas la première fois que l’on se pose la question devant les héros énigmatiques de Rodrigue Jean, et L’acrobate n’échappe pas à la règle. Au milieu de cette valse mélancolique, et érotique, deux inconnus que tout sépare (la langue, les origines, le statut social) sont malgré tout unis dans une même dérive immobile au sommet d’une tour, au milieu d’un appartement sans âme, et au cœur de l’hiver montréalais plus gris que blanc. Une fois encore émane la sincérité crue, dépouillée, d’un cinéaste fouillant avec un scalpel la complexité des relations humaines, et ce qu’il en coûte de baisser la garde devant les autres. Dans cette parenthèse entre ciel et terre, plus rien, ou si peu, ne semble exister pour ce carriériste sans boussole (Sébastien Ricard dans une totale vulnérabilité) et cet artiste du cirque dont les blessures sont autant mentales que physiques (Yury Paulau, très courageux pour ce tout premier rôle au cinéma). Dans un style visuel qui tranche avec son film précédent, L’amour au temps de la guerre civile, cet explorateur des âmes écorchées creuse son sillon avec une détermination farouche, implacable.

L’acrobate

Drame de Rodrigue Jean. Avec Sébastien Ricard, Yury Paulau, Lise Roy, Victor Fomine. Québec, 2019, 134 minutes.