«Mafia inc.»: famille éclatée

«La mafia, à la base, ce n’est pas construit autour de gangs, mais de la famille. Du clan. C’est la composante fondamentale», conclut Sergio Castellitto, Italien de naissance qui vit toujours en Italie, ici en compagnie de Marc-André Grondin et du réalisateur Podz (au centre).
Photo: Adil Boukind Le Devoir «La mafia, à la base, ce n’est pas construit autour de gangs, mais de la famille. Du clan. C’est la composante fondamentale», conclut Sergio Castellitto, Italien de naissance qui vit toujours en Italie, ici en compagnie de Marc-André Grondin et du réalisateur Podz (au centre).

À l’issue du prologue du film Mafia inc., Vincent Gamache, un homme de confiance, voire presque un fils, du parrain canadien Frank Paterno, commet un acte d’une amoralité que même son employeur ne saurait cautionner. Dès lors, la table est mise pour une inéluctable scission et un non moins inévitable affrontement. Marc-André Grondin incarne Vincent, tandis que Sergio Castellitto joue Frank sous la direction de Podz dans cette adaptation très libre de l’ouvrage Mafia inc. Grandeur et misère du clan sicilien au Québec d’André Cédilot et André Noël.

Paru en 2010, ce livre foisonnant relatait avec force recherches l’ascension et la chute de Vito Rizzuto. Or, dans le scénario signé Sylvain Guy, les noms ont été changés. Est-ce dire que, pour reprendre la formule consacrée, toute ressemblance avec des personnes vivantes ou décédées est, désormais, purement fortuite ?

« Avant même mon arrivée dans le projet, la production avait convenu d’emprunter l’avenue de la fiction : le seul moyen d’adapter fidèlement cet ouvrage-là, qui rend compte d’un travail journalistique énorme, ç’aurait été de faire un documentaire. Quoique plusieurs éléments et événements clés sont issus du livre — et du réel », explique Podz, qui planchait déjà depuis un moment sur Mafia inc. lorsqu’on l’avait rencontré au moment de la sortie de son précédent King Dave.

Il n’y a pas un personnage principal comme tel. Là-dessus, Anne, ma conjointe, qui est elle aussi cinéaste, me faisait remarquer qu’en fait, le personnage principal, c’est le crime. On le suit, on l’explore, dans ses différentes facettes auprès de différents personnages.

 

Réalisateur de 19-2 et de Cardinal, séries policières s’étant démarquées notamment grâce à sa réalisation hors pair, Podz connaît l’action et les rouages du thriller (voir aussi son remarquablement sobre et d’autant plus percutant Les sept jours du Talion). Avec Mafia inc., justement, le cinéaste se réjouissait d’avance de pouvoir s’aventurer de l’autre côté de la loi et l’ordre, chez les criminels : au cinéma en particulier, quoiqu’à la télévision également depuis Les Soprano, la mafia est volontiers entourée d’une aura sulfureuse…

« J’ai beaucoup travaillé dans le genre policier, oui, et c’est officiel que la perspective de “flipper” et d’aller voir de l’autre bord, c’était super stimulant. Le film de gangsters, la chronique mafieuse, c’est un genre qui fascine, c’est vrai. Pourquoi ? Peut-être parce que ces gens-là commettent des crimes, se vengent et tuent sans trop de conséquences. Toutes ces pulsions réprimées en société — à raison on s’entend —, eux y laissent libre cours. Se pourrait-il qu’on envie ça un peu, inconsciemment ? »

Un cadre spécifique

Dans le film, la violence est de fait omniprésente, brutale, quoique jamais complaisante. Les fusillades, explosions et exécutions de rigueur sont là, mais il y a plus. Il est, par exemple, des échos à la corruption politique, comme ces amendements apportés « sur demande » à la loi sur les libérations conditionnelles enterrés dans un document omnibus par un sous-ministre véreux. Là encore, cependant, aucune personne ou aucun parti politique n’est identifié. Parlant d’allégeances entre mafieux et politiciens : Réjeanne Padovani, de Denys Arcand, formerait avec Mafia inc. un programme double de rêve…

« Je voulais traiter au premier chef de ces histoires de familles auxquelles on peut tous s’identifier d’une manière ou d’une autre, mais aussi, simultanément, montrer les ramifications politiques, le chemin de l’argent, opine Podz. Il n’y a pas un personnage principal comme tel. Là-dessus, Anne [Émond], ma conjointe, qui est elle aussi cinéaste, me faisait remarquer qu’en fait, le personnage principal, c’est le crime. On le suit, on l’explore, dans ses différentes facettes auprès de différents personnages. »

Lire le livre a permis à Podz de mesurer l’ampleur de l’influence de la mafia dans le quotidien de la métropole. « Et du pays au complet ! Je ne croyais pas que c’était ancré à ce point. D’ailleurs, au risque de dire quelque chose qui semblera peut-être incongru, ce film, c’est aussi une lettre d’amour à Montréal. »

Car si Podz adore les chroniques mafieuses de Scorsese, Coppola ou De Palma, son but avec Mafia inc. n’était pas d’offrir un succédané « à la manière de ». Et son apport au genre, le cinéaste le voulait propre au Québec.

« C’est pour ça que c’était si important pour moi d’alterner les trois langues : italien, français et anglais. Parce que c’est vraiment comme ça, ici. Il ne s’agit pas des Italiens de New York ou de Chicago. Et là, je ne parle pas du crime organisé. Tu vas dans la communauté italo-montréalaise, et tu vas entendre les trois langues à tout bout de champ. Être conforme à ça contribue à une peinture de milieu plus juste, sans clichés, pas folklorisante. »

Bref, hormis de savoureux clins d’œil (le coffre de voiture de Goodfellas, la balafre tardive de Vincent à la Scarface, etc.), Mafia inc., c’est du Podz mur à mur.

« J’ai quand même voulu me renouveler un peu : j’ai résisté, et ça n’a pas été facile, à l’envie des plans-séquences [une de ses signatures habituelles], notamment pour la fusillade finale… » En somme, le cinéaste s’est fait violence, pour demeurer dans le ton de l’œuvre.

La famille au centre

En conformité avec ce souci de spécificité, le parrain Frank Paterno n’est pas un banal clone de Vito Corleone du chef-d’œuvre de Coppola, note Sergio Castellitto, qui l’incarne. « La distinction était déjà apparente à la lecture. Ces personnages-là ont été beaucoup caricaturés après une poignée d’interprétations mythiques : celle de Brando, sans oublier le cinéma de Francesco Rosi… Frank Paterno possède une diplomatie et un calme trompeur sur lesquels j’ai pu construire mon interprétation. J’ai adoré collaborer avec Podz, car il a suffisamment d’assurance pour être ouvert aux propositions des acteurs », raconte l’acteur, qui est également un réalisateur.

Ainsi Frank Paterno règne-t-il sur le crime organisé canadien depuis l’arrière-boutique d’un café de Montréal… De mèche avec un consortium mafieux italien, il est sur le point de voir se concrétiser son rêve d’un pont entre la Sicile et Calabre, une affaire de plusieurs milliards en argent bien lavé.

« Je suis Italien : je suis né en Italie et j’y vis. Et comme tous les Italiens, je suis malgré moi un peu un expert sur le sujet : on l’a en quelque sorte inventé, même si les autres pays ont depuis créé leurs propres versions. J’ai tout de suite aimé le scénario, parce qu’il est axé sur le thème de la famille : ces deux fils, ces deux pères, les mères, la sœur… Tous ces conflits internes… »

Car voilà, tandis que Frank croit avoir fait place nette en concluant une entente entre les différents gangs criminalisés de la province, c’est dans sa propre demeure qu’il y a péril. « La mafia, à la base, ce n’est pas construit autour de gangs, mais de la famille. Du clan. C’est la composante fondamentale », conclut Sergio Castellitto.

Un personnage trouble

Vincent Gamache, personnage trouble s’il en est, revêt quant à lui les traits de Marc-André Grondin. Rejeté par son père tailleur, Vincent en a trouvé un de substitution en la personne de Frank… tout en sachant que pour ce dernier, les liens du sang prévaudront toujours. « Si je les ramène à leur plus simple expression, il n’y a pas tant de différence que ça entre Zach de C.R.A.Z.Y. et Vince de Mafia inc. : les deux cherchent à être aimés de leur père », résume Grondin.

Cela, en faisant toutefois des choix aux antipodes. Lors de ce (formidable) prologue évoqué d’emblée, Vincent fomente un crime, comme le lui assènera plus tard sa sœur Sofie (Mylène Mackay), impardonnable. Ce qui, normalement, devrait rendre Vincent antipathique pour le reste du film. Mais voilà, lors de certains passages, on ne peut s’empêcher de prendre son parti pour ensuite se plaire à le haïr de nouveau.

« C’est seulement à la deuxième lecture du scénario que j’ai commencé à voir les multiples couches du personnage », confie l’acteur, qui relève en outre qu’aucun des personnages — aucun — n’est complètement innocent. On est plutôt dans les nuances de culpabilité. De conclure Marc-André Grondin : « Avant letournage, la première question qu’on me posait quand je mentionnais que j’allais être dans un film de gangsters, c’était : “Vas-tu jouer un bon ou un méchant ?”. Ça a beau être une question toute simple, ce que j’aime du film, c’est que c’est pratiquement impossible d’y répondre. »

Mafia inc. prend l’affiche le 14 février (un clin d’œil cette fois au Massacre de la Saint-Valentin ourdi par Al Capone ?)