«Une femme, ma mère»: rien, ou si peu, sur ma mère

Le films est baigné dans  un splendide noir et blanc, qui s’harmonise avec l’assemblage des archives. Ce choix esthétique rehausse  la dimension mélancolique de la démarche du cinéaste, grande traversée  des souvenirs, ici tous recomposés, mais d’une telle sincérité dans la fabrication.
K-Films Amérique Le films est baigné dans un splendide noir et blanc, qui s’harmonise avec l’assemblage des archives. Ce choix esthétique rehausse la dimension mélancolique de la démarche du cinéaste, grande traversée des souvenirs, ici tous recomposés, mais d’une telle sincérité dans la fabrication.

S’il fallait trouver un fil conducteur aux films de Claude Demers, il pourrait se résumer en un mot : réconciliation. Car lorsque le cinéaste explore certains aspects de son bagage culturel (Barbiers, une histoire d’hommes, Les dames en bleu) ou plonge au cœur du quartier de son enfance pour le redécouvrir à la lumière d’aujourd’hui (D’où je viens), c’est chaque fois pour y poser un regard attendri. Et renouer en quelque sorte avec un héritage, parfois encombrant, qui a fait de lui ce qu’il est, comme homme et comme artiste.

Même si la manière apparaît quelque peu différente, dictée en partie par des nécessités économiques, mais aussi de par la nature sensible du sujet, Une femme, ma mère s’inscrit parfaitement dans cette approche délicate. Il s’agit en fait d’une visite, sur la pointe des pieds, dans la vie de sa mère biologique, quelqu’un qui aimait « brouiller les pistes », esquiver les questions, prétextant une mémoire défaillante. Pour Claude Demers, ce n’est pas seulement un travail d’enquête sur ses origines, lui, l’enfant adopté ayant grandi à Verdun, ou de départager le vrai du faux, tâche délicate devant un personnage souvent hostile à sa soif de comprendre.

Cette hostilité est d’ailleurs mise en lumière dès le début du film, rapportant ses propos, ou plutôt sa mise en garde : que cet homme dont le travail est de raconter des histoires ne s’avise pas de raconter la sienne. Or, pour le cinéaste, elles sont liées depuis toujours, surtout au moment où cette femme, qualifiée de mystérieuse et indépendante, « qui n’aime pas les enfants », décide de ne pas garder cet enfant conçu hors mariage à une époque où la chose relevait du scandale. Mais au fil de ses recherches, Claude Demers découvre que les pressions sociales ont peu joué dans sa décision, et si la quête pour trouver sa mère relève du parcours à obstacles, aussi bien chercher une aiguille dans une botte de foin quant à son père. Et c’est à quelques détails en apparence anodins (un homme « tiré à quatre épingles qui porte un œil de verre ») qu’il se raccroche pour l’imaginer, disparu lui aussi dans la nature.

Mais comment alors reconstruire la trajectoire d’une existence dont les deux acteurs principaux ne cessent de se dérober au point de ne vouloir laisser aucune trace ? Une disparition qui passera d’ailleurs par le feu, celui qui brûle autant la correspondance que les photographies appartenant à la mère, comme pour empêcher ce fils insistant de recoller les quelques morceaux épars. C’est là que le travail patient du cinéaste fait ici merveille, utilisant une technique qui n’est pas sans rappeler les magnifiques portraits d’époque de Luc Bourdon (La mémoire des anges, La part du diable).

Dans un savant mélange d’images tirées des films de l’ONF et de reconstitutions fictives où plusieurs actrices de différents âges défilent devant sa caméra, Claude Demers recompose le parcours douloureux de sa mère biologique, de l’enfance campagnarde aux années de veuvage en Ontario, avec entre les deux une parenthèse montréalaise. Celle des années d’indépendance et « volages », celles aussi d’une certaine insouciance, elle qui croyait que tout avait été mis en place pour conserver son anonymat. Et grâce au travail méticuleux de la monteuse Natalie Lamoureux, toutes les figures féminines qui se succèdent à l’écran, qu’elles soient actrices d’un autre temps, passantes observées par des documentaristes d’autrefois ou recréées par Demers, se fondent en un magnifique ballet visuel d’où émerge cette figure aux accents tragiques.

Le film est baigné dans un splendide noir et blanc, qui s’harmonise avec l’assemblage des archives. Ce choix esthétique rehausse la dimension mélancolique de la démarche du cinéaste, grande traversée des souvenirs, ici tous recomposés, mais d’une telle sincérité dans la fabrication. Et à la voix du cinéaste, étreinte par l’émotion, mais toujours en contrôle, se superposent les sonorités envoûtantes créées par Serge Nakauchi Pelletier, faisant de ce périple des origines un journal intime éminemment cinématographique. On ne se lasse jamais d’en tourner les pages.

Une femme, ma mère

★★★★

Drame poétique de Claude Demers. Québec, 2020, 76 minutes.