Chacun cherche sa mère

Plus qu’un désir de cinéma, Claude Demers a ici le désir de refaire le fil de la vie de sa mère biologique.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Plus qu’un désir de cinéma, Claude Demers a ici le désir de refaire le fil de la vie de sa mère biologique.

« Le garçon devant l’écran [où apparaît le visage d’une femme], c’est sûr, c’est un clin d’oeil à Persona de Bergman. Dans mon scénario, j’avais déjà cette image, je savais que j’allais filmer ça. Cette mère inatteignable. Cet écran est ma mère, une mère représentée dans un film, intouchable. »

Dans le docu-fiction Une femme, ma mère, le réalisateur Claude Demers (Les dames en bleu) a inclus ce clin d’oeil de cinéphile, et d’autres à Chris Marker et à Truffaut, notamment. « [Le film] est né d’un désir de cinéma », insiste-t-il. Ces références qu’il chérit, elles sont cependant plus ou moins volontaires.

« Je suis d’abord réalisateur. Le cinéphile… » Claude Demers prend le temps de boire une gorgée de café avant de reprendre : « Tout cinéaste qui aime le cinéma est cinéphile en quelque sorte. » Son cinquième long-métrage, comme les précédents, est davantage le fruit de l’intuition que de la raison.

Lancé lors des récentes Rencontres internationales du documentaire de Montréal, Une femme, ma mère propose non seulement un habile mélange de genres, à la fois documentaire et fiction, mais il repose aussi sur une double entreprise. Il y a ce désir de cinéma, puis il y a la quête toute personnelle de son auteur, celle de refaire le fil de la vie de sa mère biologique.

Enfant adopté, le narrateur, en voix hors champ, explique chercher à comprendre pourquoi une femme ferait un tel choix. Sa mère, oui, mais aussi d’autres. « Le dilemme que vit ma mère, de garder ou non cet enfant, c’est quelque chose qui existe encore aujourd’hui. C’est sûr qu’elle est issue d’un autre monde, de la Grande Noirceur, mais je n’ai jamais vu cette femme comme une victime de l’époque », confie le réalisateur de 58 ans. Il avoue n’avoir voulu régler de comptes avec personne. « Je ne cherchais pas à faire un film sur ma mère, en passant. Ce film ne me hantait pas, assure-t-il. J’avais d’autres projets de long-métrage et celui-ci s’est imposé. »

Quand il racontait son histoire, on lui suggérait de la porter à l’écran. Mais Claude Demers ne voyait d’intérêt ni dans « une reconstitution fictionnelle, à grand déploiement », ni dans un documentaire plus traditionnel, « avec des têtes parlantes, la famille biologique… ». Et alors ? « C’est quand j’ai vu le film avec des archives et avec des images de tournage, que ça allait se confondre… avance-t-il. [Le fait] que ma mère m’ait échappé à l’enfance, que même à la fin, même l’ayant connue, elle m’échappe, avait de multiples visages. Ah oui, différentes comédiennes, vues de dos… Quand j’ai vu le film, là, j’ai dit : « C’est le film que je vais faire. » »

La vérité dans la noirceur

Son clin d’oeil à Ingmar Bergman, Claude Demers l’a tourné, ainsi que d’autres scènes comme celles avec sa génitrice aux multiples visages. Une femme, ma mère est cependant constitué en très grande partie d’archives. Archives de l’ONF, là où a été produit son précédent titre (D’où je viens).

« Est-ce que tu as reconnu J. A. Martin photographe et Monique Mercure ? » demande le cinéaste à un moment de l’entretien. Une réponse affirmative pourrait le décevoir, car l’idée que la référence demeure dans le néant lui plaît. « Tout ce qui m’importe, c’est la vérité, juste la vérité, et on voit une femme qui marche avec un fanal, dans un escalier. C’est cette question de vérité dans la noirceur. C’est un film génial, mais je ne fais pas de clin d’oeil à J. A. Martin », explique celui qui a consacré une grande part de son budget à la postproduction.

Ce n’est pas la première fois, ni sans doute la dernière, que l’immense fonds de l’ONF sert de matière première. Mais contrairement aux collages de Luc Bourdon (La mémoire des anges, puis La part du diable), le récit de Claude Demers, de son propre point de vue, creuse davantage le personnel et le fabulé. « Bourdon, suggère-t-il, raconte des pans de l’histoire du cinéma québécois et de l’histoire du Québec. Moi, je m’approprie ces images, en les citant, mais pour raconter ma propre histoire. »

Il cite les Brault, Groulx et autres Mankiewicz, mais redonne à leurs images un autre contexte, ose les transformer. Pour une question « d’unité » esthétique (noir et blanc, format 4/3…). Ou de logique narrative. Claude Demers inverse gauche et droite par ici, élimine une voiture par là, puis s’attaque à une actrice chérie. « Toutes les femmes qui incarnent ma mère ont les cheveux foncés, alors j’ai teint les cheveux d’Andrée Lachapelle », dit-il, presque en s’excusant.

Au bout du compte, jusqu’à l’écrire blanc sur noir dans le générique de fin, Claude Demers reconnaît être redevable de tous ces cinéastes et directeurs photo qui l’ont précédé. Sans eux, son film n’existerait pas. Et sa mère, personnage du grand écran, non plus.