«L.A. Tea Time»: en attendant Miranda

«Le projet de
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Le projet de "L.A. Tea Time" est né en pleine postproduction de "Claire l’hiver", au détour de toutes ces remises en question par lesquelles je suis passée», explique la cinéaste Sophie Bédard Marcotte.

Une jeune cinéaste québécoise vient de terminer un film et se questionne sur la suite, entre autres sur cette nécessité, pour l’heure, de gagner sa vie ailleurs qu’en cinéma. Elle songe à l’un de ses modèles, la réalisatrice américaine Miranda July, qui semble capable de subsister en créant de manière indépendante et sans contrainte. Naît alors l’idée folle d’aller la voir à Los Angeles. La « jeune cinéaste », c’est Sophie Bédard Marcotte, qui dans son second long métrage L.A. Tea Time, tient son propre rôle, entre documentaire et autofiction. Cela, dans la continuité, puis au-delà, de son précédent,Claire l’hiver.

« Le projet de L.A. Tea Time est né en pleine postproduction de Claire l’hiver, au détour de toutes ces remises en question par lesquelles je suis passée », explique Sophie Bédard Marcotte lors d’un entretien à chaud, tout juste après la projection de son film.

Pour mémoire, Claire l’hiver relatait la déprime existentielle… d’une jeune cinéaste. En cela, L.A. Tea Time démarre un peu où se termine son prédécesseur, avec ce plan splendide de la cinéaste et de sa complice directrice photo Isabelle Stachtchenko cheminant au loin, sur une étendue enneigée, le bruit du vent évoquant presque celui de l’océan. Plus tard, en un écho à cette image d’ouverture, on reverra les deux amies cheminer dans un désert de sable blanc.

D’ailleurs, Sophie Bédard Marcotte joue astucieusement, tout du long, de rappels visuels non seulement entre les scènes, mais entre ses deux films. Mais avant d’en arriver là, il y eut donc « toutes ces remises en question » à gérer. Or, belle ironie, c’est par l’entremise d’une question supplémentaire que l’illumination vint.

« À un moment donné, je me suis demandé : qu’est-ce que les cinéastes que j’aime feraient à ma place ? » Qu’est-ce que Miranda July (You and Me and Everyone We Know, The Future) ferait à la place de Sophie Bédard Marcotte ? Pourquoi ne pas aller lui poser la question, voire lui demander conseil par rapport à sa carrière ? Direction : Los Angeles !

« J’ai commencé à réfléchir à la liberté qui se dégage de son cinéma, et qui pour moi constitue un exemple à suivre. Prendre le thé avec elle, c’était un flash spontané… »

Démarche intuitive

S’ensuivit une discussion avec la complice Isabelle Stachtchenko, qui passa à terme autant de temps devant que derrière la caméra. « Elle a tout de suite embarqué. Par la suite, le film est devenu une recherche sur la liberté en création. J’étais cela dit bien consciente que la liberté, c’est un thème usé… »

Afin d’éviter de sombrer dans les clichés, et consciente également que le genre du road movie auquel elle s’attelait peut être tout aussi jalonné de lieux communs, Sophie Bédard Marcotte se référa à une autre idole cinéaste : Chantal Akerman (Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles, Les rendez-vous d’Anna, Là-bas).

« Elle disait qu’il faut “réfléchir au cinéma autrement” . En ce qui me concerne, ç’a beaucoup passé par une démarche intuitive qui s’est traduite par une accumulation de couches de sens : oui il y a le road trip, il y a également une dimension récit initiatique… »

Et il y a toutes ces références au Magicien d’Oz, d’un renvoi précoce à la fameuse route de briques aux apparitions successives, sur la route, d’un épouvantail, d’un homme de fer et d’un lion, sans oublier ce petit chien (Toto ?), à la fin… « Les parallèles avec Le magicien d’Oz se sont très tôt imposés : le côté “ quête d’une chose élusive , qui dans mon cas est Miranda July. Cela, en sachant que c’était un prétexte. Parce que, pour moi, c’était une évidence : que je la rencontre ou non, ce n’était pas vraiment le sujet. »

Une lecture en valant une autre, on pourrait avancer à ce propos que dans le film, Miranda July est un peu à Sophie Bédard Marcotte et à Isabelle Stachtchenko ce que Godot est à Vladimir et à Estragon dans la pièce de Samuel Beckett. Quoi qu’il en soit, à mesure que le film progresse, les accents de réalisme magique s’accentuent, mais revêtant toujours une facture artisanale assumée, en phase avec le ton particulier de la proposition.

« Les procédés de mise à distance m’intéressaient. Je voulais consciemment montrer à l’image l’acte cinématographique, montrer la mise en scène en cours. Ça me permettait notamment d’avoir une autodérision par rapport à notre réalité de cinéastes, au Québec, qui implique de faire des miracles avec peu de moyens. Je voulais m’attarder aux situations cocasses que ça peut engendrer, tout en rendant hommage à cette débrouillardise et à cette imagination qu’on cultive ici. Lorsqu’on débarque à Hollywood, le contraste n’est que plus saisissant. Et drôle. »

Akerman, bis

Parlant d’hommage, s’il en est un, vibrant, que rend L.A. Tea Time, c’est à Chantal Akerman, pour revenir à elle. Grâce à un montage audio ingénieux et au développement de motifs visuels récurrents, Sophie Bédard Marcotte parvient à intégrer la parole de la défunte cinéaste qu’elle élève symboliquement, lors d’une traversée du désert celle-là bien réelle, à un statut divin.

Le passage s’avère à la fois cocasse et poignant. « Pour écrire mon film, j’ai eu la chance d’effectuer une résidence de création à New York. Les jours et les nuits que j’ai passées à étudier toutes, TOUTES les entrevues que Chantal Akerman a accordées… Constater l’évolution de sa pensée au gré des époques, c’était émouvant, doux-amer. Ça a été enrichissant mais lourd ; l’écouter parler de toutes sortes de choses parfois pas très joyeuses… La fin de sa vie a été difficile, mais son regard sur le cinéma est demeuré inspirant. En fait, c’est dès l’instant que j’ai pensé à elle que tout à coup, mon projet s’est mis à m’obséder. »

Ou lorsque par-delà la mort et les années, la réflexion de l’une alimente la passion de l’autre. « C’était bouleversant comme exercice, surtout quand on sait qu’elle s’est enlevé la vie. Et puis l’écouter, ça me confrontait à notre fragilité individuelle dans un monde fragile lui aussi… C’est devenu un des enjeux du film, avec ces deux allusions à la situation au Moyen-Orient et au fait que tout peut basculer n’importe quand. »

Les récentes manchettes confèrent une dimension quasi prophétique auxdits passages. « De façon plus… fondamentale, les mots de cette immense, immense cinéaste résonnaient en moi ; résonnent… Dans le film, je me demande au fond comment je peux faire ce que j’ai envie de faire. Et plus on se rapproche de la destination, ou plutôt, plus on s’éloigne du spleen et de la grisaille, plus la liberté formelle devient apparente à l’image. »

Plus le souvenir de Claire l’hiver s’estompe derrière, et plus ça évolue et se transforme, devant. D’où cette assertion, d’emblée, de L.A. Tea Time comme d’un film de la continuité et au-delà. À cet égard, fidèle à ce qui est désormais son modus operandi artistique, Sophie Bédard Marcotte suppute à voix haute, dans ce film-ci, sur ce que pourrait être le suivant. « Je suis en train de l’écrire, et ce sera bel et bien ça », confirme-t-elle.

De quoi s’agit-il ? Et cette invitation envoyée à Miranda July, aboutit-elle ? Il faudra aller voir L.A. Tea Time pour le savoir ! Comme cinéphile, c’est en l’occurrence un cadeau à se faire.

L.A. Tea Time prend l’affiche le 17 janvier