«La vie invisible d’Euridice Gusmão»: lettres à ma soeur

Le cinéaste Karim Aïnouz célèbre, dans «La vie invisible d’Euridice Gusmão», la beauté nostalgique d’une ville qui ne croulait pas encore sous la pollution, la corruption et l’intolérance. La nature y est luxuriante, les couleurs chatoyantes, les personnages féminins souvent d’une force exceptionnelle.
Photo: Bruno Machado Le cinéaste Karim Aïnouz célèbre, dans «La vie invisible d’Euridice Gusmão», la beauté nostalgique d’une ville qui ne croulait pas encore sous la pollution, la corruption et l’intolérance. La nature y est luxuriante, les couleurs chatoyantes, les personnages féminins souvent d’une force exceptionnelle.

À des fins promotionnelles, La vie invisible d’Euridice Gusmão est qualifié de « mélodrame tropical », mais l’affirmation n’est en rien trompeuse : avec les beautés architecturales et naturelles de Rio à l’arrière-plan, on y croise des mères célibataires éplorées, des reines du foyer à la couronne trop lourde, des Don Juan de pacotille déguisés en marins, et des prostituées au grand cœur. Si les personnages ne s’exprimaient pas en portugais, on pourrait se croire chez Douglas Sirk, ou Todd Haynes, son digne héritier.

Karim Aïnouz, cinéaste brésilien né d’un père algérien (qu’il n’a pas connu, comme dans les meilleurs mélodrames), célèbre la solidarité féminine à travers un récit tragique, l’histoire de deux sœurs sans cesse habitées par l’absence de l’autre. Elles ne partageront que quelques scènes, et seront constamment hantées par un vide, se croyant éloignées par un océan. En fait, elles ignorent qu’elles vivent dans la même ville, se croisant (une fois) sans se voir, rêvant à des retrouvailles de plus en plus hypothétiques au fil des décennies.

C’est la radiographie d’une séparation, provoquée par la colère aveugle d’un père incarnant à lui seul le patriarcat tyrannique d’un monde empreint de catholicisme et de préjugés. Euridice (Carol Duarte, d’une rage puissante souvent contenue) et Guida (Júlia Stockler, flamboyante du début à la fin) en sont les victimes. La première rêve de devenir une grande pianiste, et la seconde, une grande amoureuse. Mais lorsque Guida prendra la fuite en Europe au bras d’un marin grec, puis reviendra célibataire, désœuvrée et enceinte, ses parents lui claqueront la porte au nez et lui feront croire qu’Euridice vit maintenant à Vienne, entièrement dévouée à l’étude du piano.

Sur ce grand mensonge se construira un malentendu destructeur : condamnée à la misère, Guida élèvera seule son enfant, plus tard avec l’aide d’une formidable compagne d’infortune, ne sachant pas qu’à quelques kilomètres, Euridice est aussi prisonnière d’un enfer, conjugal celui-là.

Ces deux âmes écorchées n’abdiqueront pour ainsi dire jamais. Guida écrit sans cesse des lettres dans l’espoir que sa mère les transmettra à Euridice, alors que cette dernière, épouse insatisfaite et mère peu aimante, multiplie les recherches pour retrouver celle qu’elle croit de retour à Rio, intuition qui s’avérera juste. Qu’est-ce qui unit ces deux femmes ? Une dévotion à l’autre qui puise d’abord dans leur enfance (relativement) heureuse, à la fois différentes dans leurs aspirations et semblables dans leur soif de liberté. Et si la voix de Guida résonne sans cesse tout au long du film, sa correspondance se transformant peu à peu en journal intime, les appels désespérés d’Euridice passent par la musique, un piano qui apparaît souvent comme une bouée de sauvetage.

Sous la rudesse et l’intolérance d’une société machiste et inégalitaire, Karim Aïnouz célèbre la beauté nostalgique d’une ville qui ne croulait pas encore sous la pollution, la corruption et l’intolérance. La nature y est luxuriante, les couleurs chatoyantes, les personnages féminins souvent d’une force exceptionnelle, même sous un soleil de plomb, une misère endémique, ou contraints à des rapports sexuels d’où le plaisir et la sensualité sont absents.

Grâce aux images magnifiques signées de la directrice de la photographie Hélène Louvart (Pina, de Wim Wenders, rien de moins), un montage d’une fluidité exemplaire reliant subtilement les deux héroïnes, ce mélodrame exerce un véritable pouvoir de fascination. Ce portrait d’époque multiplie les résonances avec le temps présent, celui d’un Brésil qui semble retomber à grande vitesse dans l’obscurantisme et la misogynie, et dépeint la farouche détermination de femmes qui n’ont pas à rougir devant celles imaginées par Pedro Almodóvar. Derrière leur invisibilité, elles finissent par triompher, modestement, d’un destin que d’autres leur avaient imposé, malgré le poids des souffrances et de l’amertume.

La vie invisible d’Euridice Gusmão (V.F. de A Vida Invisível de Eurídice Gusmão)

★★★★

Chronique de Karim Aïnouz. Avec Carol Duarte, Júlia Stockler, Gregorio Duvivier, Barbara Santos. Brésil–Allemagne, 2019, 139 minutes.