L’histoire sur un air de violon

Dans le loft de Montréal, tapissé de photos et de livres, où François Girard nous reçoit, il n’y a pourtant pas de violon, mais un grand piano à queue, dont il ne joue jamais en public, dit-il.
Valérian Mazataud Le Devoir Dans le loft de Montréal, tapissé de photos et de livres, où François Girard nous reçoit, il n’y a pourtant pas de violon, mais un grand piano à queue, dont il ne joue jamais en public, dit-il.

Pour François Girard, faire un film relève de la même démarche que composer de la musique. Et la musique est un élément central de ses œuvres, de 32 films brefs sur Glenn Gould au Violon rouge, en passant par la mise en scène de nombreux opéras de Wagner. Son dernier-né, Le chant des noms (The Song of Names), qui sortira sur les écrans québécois pour Noël, a également pour personnage central un violoniste. « Dans l’histoire, dit d’ailleurs le réalisateur en entrevue, l’opéra a précédé le cinéma, et les premiers films, muets, étaient accompagnés de musique. »

Le chant des noms, qui est tiré du roman du même nom du critique d’art et musicologue Norman Lebrecht, raconte l’histoire de deux amis. L’un, Dovidl, est un jeune juif polonais, virtuose du violon, qui est pris en charge par une famille londonienne à l’époque de la Seconde Guerre mondiale. L’autre, Martin, est l’enfant du même âge de cette famille. Un jour, lorsque Dovidl, devenu jeune adulte, doit donner son premier concert, il disparaît brusquement. Le film montre la quête de Martin pour le retrouver.

« Dans le livre, la période entre le moment où Martin découvre un indice de l’existence de Dovidl et le moment où il le retrouve ne s’étend que sur six pages. Nous, on a décidé de faire tenir tout le film dans cette période », explique le réalisateur. Aussi, le livre était écrit chronologiquement, de façon linéaire, alors que le scénario du film, signé Jeffrey Caine, propose des allers-retours entre le passé et le présent.

Dans le loft de Montréal, tapissé de photos et de livres, où François Girard nous reçoit, il n’y a pourtant pas de violon, mais un grand piano à queue dont il ne joue jamais en public, dit-il. Le réalisateur ne s’en cache pas, il a eu un moment d’hésitation lorsque Robert Lantos lui a proposé d’adapter le roman de Lebrecht, avec, une fois de plus, un violon en son cœur. « Les humains ont fait des instruments pour imiter la voix humaine, et le violon et le violoncelle sont ceux qui s’en approchent le plus », dit-il.

Pour lui, Le chant des noms est d’abord et avant tout un film sur la mémoire, comme l’ont été plusieurs de ses films précédents. Dans ce cas-ci, il s’agit de la mémoire de l’Holocauste, plus particulièrement du camp de Treblinka, où les parents de Dovidl ont péri. Cette mémoire, elle est dévoilée dans le film à travers le chant d’un rabbin qui récite les noms des défunts pour en permettre le deuil. C’est Howard Shore qui en a écrit la musique, en puisant dans les musiques juives de commémoration des victimes de l’Holocauste. Car si le chant des noms tel que présenté dans le film est inventé, des chants similaires sont omniprésents dans la tradition juive, explique Girard.

Pour lui, l’art est une façon de se positionner dans l’histoire, à une époque où les technologies nous confinent trop souvent aux bornes du temps présent. « Le cinéma permet de voyager dans le temps. Mon ami Denis Villeneuve fait des films sur le futur ; moi, je fais des films sur le passé », dit-il.

Le chant des noms n’est pourtant pas un film sur l’Holocauste lui-même, mais plutôt sur sa réverbération dans la vie de ces deux amis. Pour François Girard, la réalisation du film s’apparente à un travail d’archéologie.

Le réalisateur se souvient d’ailleurs avec émotion de sa visite sur les lieux du camp de Treblinka, en préparation du tournage. Dans ce lieu où jusqu’à 30 000 personnes étaient froidement tuées certains jours dans les chambres à gaz durant la Seconde Guerre mondiale, de jeunes gens vêtus de blanc se réunissaient ce jour-là simplement pour pique-niquer. « Ils étaient probablement en pèlerinage », raconte François Girard.

C’est à partir de ce moment que Girard a décidé de tourner sur les lieux mêmes de Treblinka, des scènes qui ne montrent pas l’Holocauste lui-même, mais plutôt sa mémoire.

Sur le plan de la distribution, Girard a eu recours à trois duos d’acteurs, incarnant les deux amis à différents âges. Luke Doyle, qui incarne Dovidl enfant, est un authentique virtuose du violon. La scène au cours de laquelle il affronte un violoniste expérimenté, dans un abri londonien durant les bombardements, est particulièrement puissante. « Il n’avait jamais été devant la caméra, et il a dû se créer un accent polonais », raconte François Girard au sujet de l’acteur âgé de 12 ans. Dovidl adulte est pour sa part incarné par Clive Owen.

Du personnage de Martin, il a voulu faire, avec Tim Roth, un personnage moins sirupeux, plus tranchant, que celui du roman. « On a fait des ateliers réunissant les trois Dovidl et les trois Martin, où chacun expliquait sa vision du personnage », dit-il. Unifier le travail des trois paires d’acteurs, de différents âges, a été le défi le plus important pour le réalisateur.

Le chant des noms prend l’affiche le 25 décembre.