Anna Karina, libre comme l’ère

L’actrice française d’origine danoise Anna Karina, en 1966
Photo: Archives Agence France-Presse L’actrice française d’origine danoise Anna Karina, en 1966

Icône des années 1960 affranchies, l’actrice de Pierrot le fou et de nombreux films de Jean-Luc Godard est morte à 79 ans.
 

Anna Karina n’est plus et on reste incrédule. Quelque chose la vouait à l’éternité dans sa manière de rendre hommage encore et toujours à la poignée de chefs-d’oeuvre qu’elle a tournés avec Jean-Luc Godard et d’exprimer au monde entier son amour, sa douleur et sa gratitude au cinéaste, avec qui elle fut mariée, qu’elle aima, qui l’aima, « avec des très hauts et des très bas », disait-elle.

Le petit soldat, Une femme est une femme, Vivre sa vie, Bande à part, Pierrot le fou, Alphaville, et Made in USA, en 1966 quand la rupture avait déjà eu lieu : les années Karina, dit-on pour désigner cette période de films obstinément amoureux, fantaisistes, libres, qu’elle inspira et dans lesquels elle rayonne à chaque fois différemment. Jean-Luc Godard est peut-être le seul cinéaste qui modifie radicalement son regard, son geste, son style, selon la femme aimée. Après elle, sa manière de faire du cinéma changea du tout au tout.

Anna Karina a disparu dans la nuit de samedi, rattrapée par un cancer, et on continue de ne pas y croire. Notamment parce que l’actrice avait un rendez-vous avec Vivre sa vie, le film-portrait par excellence, splendeur sans filtre, qu’elle devait présenter à la Cinémathèque [française, à Paris] le 8 janvier lors de l’inauguration de la rétrospective de l’oeuvre intégrale du cinéaste suisse, le seul vivant de la Nouvelle Vague.

La vie d’Anna Karina ne se résume certes pas à ces six années du début des années 1960. Mais l’actrice y plongeait constamment ses interlocuteurs, qu’ils soient ses amis ou des relations professionnelles, journalistes, metteurs en scène, et peut-être même son mari, Dennis Berry, qui lui consacra un documentaire en 2016, Anna Karina, souviens-toi, et avec qui elle vivait depuis une quarantaine d’années. Il y avait de la beauté dans sa manière d’être en boucle, et de refuser de « fermer le livre », disait-elle, comme si la vie s’était déteinte ensuite, malgré son énergie et les films tournés avec les plus grands noms du cinéma — Cukor, Fassbinder, Visconti, Delvaux. Rien n’y faisait, même de chanter, d’écrire des romans, de réaliser. Anna Karina n’habitait pas complètement le présent. Elle nous embarquait sans relâche sur le petit bateau de Pierrot le fou, vers Porquerolles ou dans la comédie légèrement musicale d’Une femme est une femme.

Anna Karina est née deux fois. Une première en septembre 1940 à Solbjerg au Danemark, sous le nom de Hanne Karin Blarke Bayer. Elle est élevée par ses grands-parents et elle ne verra que trois fois dans sa vie son père, capitaine au long cours qui a quitté sa mère lorsqu’elle avait 4 ans. Après la guerre, à la mort de sa grand-mère, elle est renvoyée chez sa mère et doit quitter son grand-père adoré, ouvrier sur le port de Copenhague. Adolescente, elle fugue à de nombreuses reprises pour le retrouver et fuir un beau-père qui la tabasse. À 13 ans, Anna Karina quitte l’école définitivement, après avoir été accusée à tort, expliquait-elle, d’avoir triché à un examen. Elle racontait toujours cette injustice avec véhémence, comme si elle avait eu lieu la veille. À 14 ans, elle gagne sa vie en faisant fille d’ascenseur dans un grand magasin de la capitale danoise, en dessinant et en posant pour un illustrateur — « Je faisais des mimiques, la fille gaie, la fille triste. »

« Noire de crasse »

Au même âge, elle répond à une petite annonce pour un premier court-métrage, La fille avec ses chaussures d’Ib Schmedes, cinéaste spécialisé dans la vie des insectes, qui choisit l’adolescente parce qu’elle semble danser quand elle marche. Elle fugue encore, cette fois-ci en stop jusqu’à Paris, avec un peu d’argent que lui a donné son grand-père. Il faut imaginer la ténacité de la jeune fille, qui ne connaît la France que par des chansons, celles de Piaf et de Trenet notamment, et qui est tenue par la volonté d’être actrice. À Paris, elle n’a aucune relation, elle est hébergée grâce à un pasteur dans une chambre de bonne sans eau courante, note Antoine de Baecque dans sa biographie de Godard. Et elle fait la manche en dessinant à la craie sur le bitume du boulevard Saint-Germain. « J’étais sale, si sale. J’étais dégoûtante, noire de crasse », racontait-elle à Libération l’année dernière. Il n’empêche : c’est cette jeune fille si sale qui est repérée à la terrasse des Deux Magots par une imprésario de mannequins, Catherine Harlé. Quelques jours plus tard, dans les locaux de Elle, alors qu’elle est en train d’être maquillée, une femme « très élégante » s’approche d’elle :

« Comment vous appelez-vous ?

- Hanne Karin Bayer.

- Tu t’appelleras Anna Karina. »

Le ton est « militaire », se souvenait l’actrice. Autour d’elle, tout le monde s’exclame : « Tu viens d’être baptisée par Coco Chanel. » Anna Karina prend le cadeau et s’approprie son nouveau nom en gardant le K de Karine.

Les dialogues des films qu’on a faits ensemble sont comme les conversations qu’on n’a pas eues. Des conversations qui restent.

La suite fait partie de l’histoire de la Nouvelle Vague. Godard voit pour la première fois la jeune fille dans une publicité pour Monsavon, demande à la rencontrer pour une courte scène d’À bout de souffle où l’actrice doit relever son pull. « Il ne comprenait pas que je refuse : “Vous êtes bien nue, là ?” Je n’étais pas nue, j’étais couverte de mousse. Comme je ne parlais pas français, je n’ai pas pu lui répondre », nous avait-elle raconté. Quelques mois plus tard, elle reçoit un télégramme : « Venez jeudi, à 17 h, chez le producteur Georges de Beauregard, c’est pour un rôle principal. Signé JLG. » Anna Karina ne se souvient pas de qui peut être ce JLG, mais le reconnaît à ses lunettes et à son allure dans le bureau. « Il m’a dit : “ Cette fois-ci, il n’est pas question d’être nue, il s’agit d’un film politique. ” Ça m’a paru dingue ! Je parlais trop mal le français pour tenir un discours politique dans cette langue. Il m’a tendu un contrat et un stylo, que j’ai repoussés. J’étais mineure et je ne pouvais pas signer. J’ai appelé ma mère qui m’a raccroché au nez. » Mais qui accepte tout de même de venir à Paris signer le contrat et revoir sa fille qu’elle a perdue de vue depuis sa fugue en France. En pleine guerre d’Algérie, Le petit soldat, dont le tournage débute en mars 1960, est censuré. Il ne pourra sortir que trois ans plus tard. Entre-temps, Anna Karina a déjà tourné avec Godard Une femme est une femme et Vivre sa vie.

Tournage improvisé

Quand elle parlait d’Une femme est une femme, même cinquante ans plus tard, elle se mettait à pleurer. « Je joue Angela, qui veut un enfant coûte que coûte. Le tournage a été heureux. J’ignorais que j’étais enceinte. Après le film, j’ai accouché d’un foetus mort à sept mois. Je ne m’en suis jamais remise. Ça a été notre drame. » Et d’ajouter : « J’ai passé beaucoup de temps à l’hôpital, ces années-là. Jean-Luc et moi, on se croisait dans les ambulances. » Elle essuyait ses yeux et l’entretien reprenait. « Finalement, les dialogues des films qu’on a faits ensemble sont comme les conversations qu’on n’a pas eues. Des conversations qui restent. » Elle expliquait qu’elle avait mis beaucoup de temps à accepter que les films soient le lieu privilégié et parfois unique où ils se rencontraient à leur manière. Et racontait que lorsqu’elle l’avait épousé, mineure, après le tournage du Petit soldat, ne pas avoir de papiers lui avait posé beaucoup de problèmes — et la famille de Godard l’a à peine considérée : « Son père ne m’a même pas saluée, peut-être parce que je ne venais pas du même milieu ? »

On pourrait continuer d’évoquer la vie d’Anna Karina à travers ses souvenirs des films de Godard, puisqu’elle prenait par la main son auditoire pour l’y conduire systématiquement. Se souvenir de ce qu’elle disait du tournage improvisé de Pierrot le fou, et de la sensation de liberté illusoire qu’il laissait aux spectateurs, puisqu’il y avait partout des marques au sol que les acteurs devaient respecter, et que les dialogues, reçus le jour même, étaient appris au mot près. « Le dialogue le plus dur à mémoriser a été celui où je me demandais combien il y avait de secondes dans une journée puis dans toute une vie. Ce n’était plus un dialogue mais un cours de calcul ! Un cauchemar… » Ou encore la regarder traverser le Louvre à toute vitesse avec Claude Brasseur et Sami Frey dans une séquence mythique de Bande à part.

Mais suivre l’actrice dans son obsession godardienne aurait pour effet de réduire sa filmographie. Et d’oublier notamment le formidable Suzanne Simonin, la religieuse de Diderot, mis en scène par Jacques Rivette au studio des Champs-Élysées — Anna Karina se félicitait d’avoir pu faire de grands progrès en français grâce à Diderot — avant de devenir un film censuré étrangement par le ministre de l’Information Alain Peyrefitte, effarouché par le lobby des religieuses, en 1966. Il y a la comédie musicale Anna de Pierre Koralnik, dont la musique et les chansons sont signées par Gainsbourg. Rien que le titre dit combien Anna Karina était une superstar durant cette décennie.

Démarche dansante

La comédienne continue d’être sollicitée par le cinéma d’auteur jusque dans les années 1980 — peut-être que l’un de ses rôles les plus marquants est celui d’Elena, dans Pain et chocolat de Franco Brusati au côté de Nino Manfredi qui joue un immigré qu’elle héberge. Étaient-ce les cinéastes qui projetaient sur elle le regard d’un autre qui lui interdisait de s’échapper de son statut iconique ? Tout se passe comme si, l’âge venant, le temps avait recouvert d’une fine couche de gel tout ce qui ne concernait pas Godard, malgré sa soif d’exister et de travailler après la rupture.

Anna Karina n’est plus, et il est impossible de prononcer son nom sans entendre sa voix chantante, revoir son visage hyperexpressif et sa démarche dansante, qu’elle range un disque dans Vivre sa vie, qu’elle dégringole une pinède dans Pierrot le fou, ou qu’elle crie carrément quand elle chante dans la comédie musicale Anna. Anna Karina ou la vitalité est plus forte que la mort.