«La Belle Époque»: pour Fanny Ardant

Fanny Ardant sauve la mise. Ému par son interprétation, par sa présence,  on en oublie  le propos désolant.
MK2 films Fanny Ardant sauve la mise. Ému par son interprétation, par sa présence, on en oublie le propos désolant.

Marianne ne supporte plus Victor, pour qui tout était mieux avant. Avant quoi ? Lui-même ne semble pas trop le savoir. La soixantaine triste, blasée, Victor était autrefois un dessinateur — et un amoureux — passionné. Or, son aigreur est à la veille d’étouffer Marianne, demeurée, elle, aussi pétillante qu’aux premiers jours. On suivrait volontiers Marianne dans cette nouvelle vie qu’elle décide enfin de s’accorder en mettant Victor à la porte. D’autant que, dans le rôle, Fanny Ardant a rarement si bien porté son patronyme. Charismatique et frémissante, la star captive chaque fois qu’elle apparaît. Hélas, il se trouve que le protagoniste de La Belle Époque, de Nicolas Bedos, c’est Victor.

Daniel Auteuil livre une bonne performance de retenue, quoiqu’il joue beaucoup sur cette mine de chien battu qu’on a vue cent fois dans sa très, très copieuse filmographie. L’ennui ne vient pas de l’interprète, mais du personnage, dont la petite crise existentielle est, au bout du compte, d’une affligeante banalité.

Pourtant, en faisant du thème de la nostalgie son moteur, le film ne manquait pas de potentiel : entre le phénomène Stranger Things et les remakes en série, ne vit-on pas dans une culture obsédée par le passé ? Avec sa veuve qui se remémore son défunt, un écrivain lauréat du Goncourt oublié de son vivant, Monsieur et Madame Adelman, le premier film de Nicolas Bedos, logeait à la même enseigne. Manifestement, le cinéaste s’intéresse à la question, mais le survol l’emporte sur l’exploration.

Ainsi, après avoir été mis à la porte, Victor accepte un cadeau de son fils : une expérience immersive permettant de vivre, ou de revivre, la période historique de son choix. Voici donc Victor attifé façon années 1970 rejouant soir après soir son coup de foudre pour Marianne. Cela, en studio, avec comédiens et reconstitution historique élaborée.

La Belle Époque, c’est en quelque sorte une variation romantique de Jouer avec la mort (The Game), de David Fincher. À la différence que le protagoniste sait d’emblée qu’il participe à un jeu.

Bedos imagine de bonnes scènes de mises en abyme au sein de cette mystification qui n’en est jamais complètement une. Par exemple, en pleine recréation du moment choisi, Victor rompt l’illusion en précisant un détail au bénéfice de Margot (Doria Tillier), la comédienne qui incarne la version vingtenaire de Marianne. Pour le compte, le réalisateur et scénariste multiplie les faux-semblants, avec ce prologue en forme de pastiche de la proposition à venir une touche particulièrement ingénieuse.

Sur le plan technique, le film est d’ailleurs très accompli. Le travail sur la lumière de Nicolas Bolduc, et il ne s’agit pas de chauvinisme, est remarquable, le directeur photo québécois devant forger des ambiances extrêmement variées, de ce troquet enfumé à l’éclat amplifié par le souvenir, à ces appartements baignant dans un réel froid… Idem pour la direction artistique de Stéphane Rozenbaum (La science des rêves et L’écume des jours, de Michel Gondry), qui s’amuse ferme avec tous ces décors gigognes.

Sur le plan narratif, en revanche… Sous ses dehors audacieux, et en dépit de dialogues souvent fort spirituels, cette fable sentimentale se révèle éminemment conservatrice. La Belle Époque est un peu l’antithèse du récent, et sublime, Marriage Story, de Noah Baumbach (fond et forme). Cet autre récit d’une rupture reconnaît à ses personnages féminins non seulement le mérite de leurs frustrations, mais la valeur de leurs aspirations. Dans La Belle Époque, il s’agit de mouvements d’humeur qui, une fois réglés, voient le héros regagner le statu quo conjugal.

Machisme ambiant

À cet égard, le volet concernant Margot et Antoine (Guillaume Canet), le grand manitou qui, en coulisses, conçoit et met en scène ces imposantes reconstitutions, s’avère répétitif (il dépasse les bornes, elle part, elle revient, bis) et surtout pénible, la nature foncièrement abusive de cette relation étant occultée puis célébrée. C’est l’apologie de cette idée encore romantique pour plusieurs du metteur en scène comme tyran de génie, notion longtemps immuable à présent contestée à raison en cette ère post-MoiAussi. Et pour qui se le demande, oui, la critique constitue un lieu approprié pour réfléchir à de telles considérations, le cinéma ayant toujours été, de manière délibérée ou inconsciente, un miroir de la société.

Ce machisme insidieux caractérisant Antoine définit également Victor. Enhardi par son voyage au pays du temps jadis auprès de cette jeune femme qui flatte son ego meurtri dans le sens du poil, Victor peut ensuite reconquérir la vraie Marianne. Laquelle, dans l’intervalle, et ce développement est assez nauséeux, se sera aperçue que le problème n’était pas ce pauvre Victor, mais elle-même : « C’est moi que je ne supportais plus », admettra-t-elle. Ouch.

Là encore, Fanny Ardant sauve la mise. Ému par son interprétation, par sa présence, on en oublie le propos désolant et on entre en communion avec l’actrice, qui transcende le rôle. C’est d’accomplir cela qui demande du génie.

 

La Belle Époque

★★ 1/2

Comédie sentimentale de Nicolas Bedos. Avec Daniel Auteuil, Fanny Ardant, Doria Tillier, Guillaume Canet. France, 2019, 116 minutes.