«Papicha»: un certain sourire

De plus en plus consciente de l’intolérance qui gronde, Nejma trouvera refuge dans sa passion pour la mode.
Photo: Cinémania De plus en plus consciente de l’intolérance qui gronde, Nejma trouvera refuge dans sa passion pour la mode.

« Être algérien, c’est un métier ! », lance au bout du fil, et de Los Angeles, la cinéaste française d’origine algérienne Mounia Meddour. Cette femme sait parfaitement de quoi elle parle lorsque l’on explore son parcours de vie, forcée de quitter précipitamment son pays d’origine en 1997 à l’âge de 17 ans avec ses parents, car son père, le cinéaste Azzezine Meddour, était menacé de mort par les intégristes islamistes. Lors de cette décennie noire, et de guerre civile, plus de 150 000 civils ont été tués, et celle qui étudiait à l’époque en journalisme aurait pu se retrouver dans ces macabres statistiques.

Revenir sur cette période a représenté un exercice de longue haleine pour celle qui a rapidement bifurqué vers le documentaire avant d’entreprendre la réalisation de son premier long métrage de fiction, Papicha, présenté ce week-end au Festival Cinemania et que la cinéaste va accompagner. Elle le fait d’ailleurs un peu partout à travers le monde depuis sa présentation à Cannes en mai dernier, son film ayant connu une trajectoire étrange, à l’image de l’Algérie, « ce pays de paradoxes que l’on adore et que l’on déteste en même temps, auquel on veut appartenir, mais qu’on rejette ».

Dans la course à l’Oscar

Pour Mounia Meddour, les choses ne risquent pas de changer, grâce, ou à cause, de Papicha, oeuvre à la fois porte-bonheur et trouble-fête, surtout dans son pays d’origine. Car cette histoire d’une adolescente pas si différente de la cinéaste au même âge illustre l’insouciance propre à cette période charnière, et le courage tout aussi désinvolte de résister aux diktats des esprits obtus et dogmatiques. Mais le gouvernement algérien, partenaire dans l’aventure (avec la France et la Belgique), qui accepte que l’on tourne sur son territoire, et annonce en grande pompe (« Il fut le premier pays à le faire », s’étonne encore la cinéaste) que Papicha sera le représentant à la course à l’Oscar du meilleur film étranger lui interdit maintenant toute forme de projection publique, la première ayant été annulée à la dernière minute. Il s’agit d’une des conditions pour être éligible à cette prestigieuse catégorie.

« Entre le tournage et maintenant, il y a eu la Révolution du sourire, reconnaît Mounia Meddour. Ce n’est plus le même président, le même ministre de la Culture, et toutes les personnes qui ont donné leur accord pour le film ne sont plus là aujourd’hui. Notre coproducteur algérien a bien essayé de joindre quelqu’un au ministère, mais personne ne répond, et personne n’est capable de nous donner les véritables raisons de cette annulation. » Ce qui ne l’empêche pas d’être profondément admirative face à ce mouvement de révolte qui a débuté en février dernier, ayant poussé vers la sortie le président Abdelaziz Bouteflika, même si ce départ ne signifie pas la fin de la crise algérienne.

« Pulsion de vie »

L’Algérie en a d’ailleurs connu d’autres, et celle illustrée dans Papicha (qui signifie en arabe « jeune fille coquette ») a profondément marqué ce pays. Or, les images de tueries, de massacres et de voitures piégées sont plutôt rares, laissant toute la place à la douce folie d’une bande d’adolescentes, certaines voilées et d’autres pas, vivant dans un pensionnat où leur frivolité semble à l’abri. L’une d’entre elles, Nejma (Lyna Khoudri), de plus en plus consciente de l’intolérance qui gronde, trouvera dans sa passion pour la mode un formidable bouclier.

« C’est d’abord un film sur la pulsion de vie, précise la cinéaste, qui en assume la part autobiographique. On peut avoir au premier abord une sensation de superficialité, mais elle est justifiée, car nous sommes du point de vue de ces jeunes filles. À cet âge, mes amies et moi, on ne regardait pas les nouvelles et on ne lisait pas les journaux : tout y était tragique, et c’était une façon de se protéger. » Et quoi qu’on en dise, c’est aussi une réflexion sur le pouvoir symbolique de la mode féminine, et bien plus qu’un élément visuel attrayant.

« À un moment où on veut recouvrir des femmes d’un voile obscur, sombre, Nejma va au contraire glorifier leur corps, le rendre beau, avec des tissus clairs… et sacrés. » En effet, la cinéaste met un point d’honneur d’expliquer la matière que son héroïne utilise, le haïk, « un tissu symbolique pour les Algériennes, et ce, depuis les années de l’indépendance [au début des années 1960]. » Car derrière ces longues étoffes, « les femmes dissimulaient des armes pour aider les hommes dans leur combat contre le colonialisme ».

La jeune Nejma s’y prend autrement pour mener son propre combat, mais le fait avec une fougue jamais très loin de celle de la cinéaste à défendre son film, et ses partis pris étonnants. Contrairement à son héroïne, Mounia Meddour a été forcée de partir, de vivre un certain déchirement identitaire (« L’Algérie m’a nourrie, la France m’a construite », a-t-elle déjà déclaré dans Télérama), mais pas question pour elle de revendiquer les choses… sans un sourire. « Alors que les morts s’accumulaient dans les années 1990, les femmes algériennes ont continué à travailler, à faire les courses, à vivre normalement. Elles étaient et resteront toujours un des piliers de la société algérienne. Au milieu du chaos, il y avait de la vie, et de la résistance. »

Dans le cadre de Cinemania, Papicha, de Mounia Meddour, sera présenté vendredi 15 novembre à 17 h 30 et samedi 16 novembre à 10 h 15 au Cinéma Impérial en présence de la réalisatrice. Sortie en salle au Québec : 31 janvier 2020

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