«L’heure de la sortie»: Monsieur Hoffman

Quelque chose d’étrange émane de cette poignée d’élèves tissés serrés.
Photo: Axia Films Quelque chose d’étrange émane de cette poignée d’élèves tissés serrés.

Dans Monsieur Lazhar, Philippe Falardeau affichait une nécessaire discrétion dans la description du suicide d’une enseignante, événement tragique aux répercussions multiples et profondes. Sébastien Marnier (Irréprochable) préfère une approche frontale dans son deuxième film, L’heure de la sortie : l’enseignant qui scrute les élèves de sa classe, tous penchés sur leur copie d’examen, en profite pour se jeter par la fenêtre.

Cette introduction spectaculaire donne le ton à un drame que l’on pourrait qualifier de psychologique, qui se penche sur l’impact de ce suicide dans l’inconscient des adolescents de cette classe, témoins impuissants. Pierre Hoffman (Laurent Lafitte), professeur suppléant, saura-t-il composer avec cette situation hautement délicate ? À en juger par les visages fermés et les questions insidieuses de ce groupe de surdoués, la partie sera loin d’être facile.

Quelque chose d’étrange émane de cette poignée d’élèves tissés serrés, suscitant d’abord l’irritation d’Hoffman, puis, rapidement, une fascination névrotique, ce célibataire athlétique multipliant les occasions d’espionner leurs rituels dans une carrière abandonnée ou un bungalow où les parents brillent par leur absence, tout cela à l’ombre d’une centrale nucléaire. Mais rien n’est aussi radioactif qu’Apolline (Luana Bajrami, jeune actrice au charisme évident), que l’on croirait sortie d’un film de John Carpenter ou de Michael Haneke, leader autoproclamée de ce commando cultivant une obsession morbide pour les catastrophes en tous genres, images reconnaissables au premier coup d’œil (l’effondrement du World Trade Center le 11 septembre 2001, le tsunami à Fukushima, etc.).

De ce qui ressemblait d’abord à un autre portrait des misères de l’enseignement — et les récits d’horreur ne manquent pas à ce sujet —, L’heure de la sortie, titre plus équivoque qu’il n’y paraît, glisse peu à peu vers le désordre mental, celui d’un homme aspiré dans un monde qu’il croit capable de dompter. L’écoanxiété et la perversité narcissique des jeunes dont Hoffman a la charge s’infiltrent en lui tel un poison, posant un filtre étrange sur son environnement immédiat tandis que la caméra épouse son point de vue lorsqu’il observe les jeux interdits de ses élèves.

Au milieu d’une succession de symboles parfois surlignés, celui qui tente péniblement de terminer sa thèse sur Franz Kafka voit peu à peu son appartement assailli de cafards (mais est-ce vraiment le cas ?) et croit découvrir l’origine des nombreux coups de fil anonymes qui ponctuent ses jours et ses nuits (mais rien n’est moins sûr). Sous un chaud soleil, et alors que perlent sur les visages et les corps des gouttes de sueur, tout cela ressemble à un cauchemar, mais aux contours idylliques, entre les baignades estivales et le bruit des grillons.

Alors que son physique d’éternel jeune premier l’avait souvent cantonné dans des rôles plutôt lisses, Laurent Lafitte, en l’espace de quelques films, dont Elle de Paul Verhoeven, dévoile peu à peu des facettes plus nuancées de sa personnalité d’acteur. Auprès de Sébastien Marnier, il réussit parfaitement à se fondre dans cet environnement magnifique dont la quiétude n’est que façade, grouillant de secrets, d’intrigues et de névroses qui rendent l’atmosphère irrespirable, menaçante. Certains pourront même y voir une transposition déguisée de l’irritation provoquée par la seule présence de la jeune militante Greta Thumberg. Le pessimisme qui émane de ce film semble en partie lui donner raison…

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L’heure de la sortie

★★★ 1/2

Thriller de Sébastien Marnier. Avec Laurent Lafitte, Luana Bajrami, Victor Bonnel, Emmanuelle Bercot. France, 2018, 104 minutes.