La douce vengeance d'Anne Émond

À l’écran, Alexane Jamieson ( à gauche) est Juliette, totalement.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir À l’écran, Alexane Jamieson ( à gauche) est Juliette, totalement.

Après ses excellents Nuit #1, Les êtres chers et Nelly, Anne Émond ajoute une autre héroïne mémorable à sa filmographie. Ce faisant, la réalisatrice enrichit son registre d’une touche de légèreté sans que l’acuité de son regard s’en trouve atténuée.

L’année scolaire tire à sa fin. Un contexte qui incite Juliette, 13 ans, à philosopher : « On dirait que j’attends quelque chose, mais je sais pas quoi », confie-t-elle, songeuse. Car elle est volontiers dans sa tête, Juliette. Excellente élève, pas populaire, mais pas malheureuse pour autant, elle fabule et fantasme, notamment sur le beau Liam, un ami de son frère. Jusque-là insouciante, l’adolescente a un choc lorsqu’un autre élève la traite de « grosse torche ». C’est violent, déstabilisant, mais elle refuse de s’effacer. Sa meilleure et seule amie, Léane, est là pour l’épauler. Et il y a son père, qui la comprend, la devine. Belle galerie de personnages que celle de ce Jeune Juliette, d’Anne Émond, à commencer par son héroïne campée par l’irrésistible Alexane Jamieson.

On l’évoquait en préambule, avec ses oeuvres antérieures, Anne Émond a souvent plongé en eaux troubles sur le plan dramatique : Nuit #1 et ses amants d’un soir qui finissent par mettre leurs âmes à nu, Les êtres chers et cette adolescente témoin de la lente et inexorable dérive intérieure de son père, Nelly et son portrait kaléidoscopique de Nelly Arcan… Si l’on reconnaît des motifs et des préoccupations, Jeune Juliette voit la cinéaste offrir un récit plus ensoleillé — et destiné à tous les âges, contrairement à ce qu’on pourrait croire.

« J’en avais besoin, surtout après Nelly, qui a été une expérience magnifique, mais extrêmement drainante sur le plan psychologique. En parallèle, Jeune Juliette est un projet que j’avais en tête depuis très longtemps. Il faut savoir que quand j’étais jeune, je pesais 75 livres de plus. J’étais différente. Et je m’étais toujours promis d’en parler un jour, d’en tirer un film. »

En soi, le sujet n’invitait pas spontanément à la comédie. La scénariste et cinéaste n’en est pas moins parvenue à un dosage parfait d’humour et de drame, le premier primant le second. « J’ai voulu privilégier ce ton-là, plus comique, feel good, afin de rappeler que des fois, ça finit bien. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Anne Émond

Anne Émond sait de quoi elle parle : l’intimidation, l’humiliation publique à l’école, elle a connu. Elle n’est pas du genre à pavoiser, aussi le fera-t-on pour elle : elle a passé par-dessus et s’est constitué un parcours inspirant. « Juliette, je l’ai imaginée comme j’aurais voulu être, moi, à l’époque. Elle a du répondant, une assurance… Ce film, c’est aussi un peu une douce vengeance envers tous ceux qui m’ont écoeurée, qui ont essayé de me démolir, autrefois », admet de bon gré l’auteure.

Trouver Juliette

D’ailleurs, sa compréhension intrinsèque des maux qui accablent Juliette confère un surcroît de vérité aux situations, si comiques soient-elles. Il est néanmoins des passages poignants, dont celui déjà mentionné où un plus vieux traite Juliette de « grosse torche » en pleine agora. Plus tard, elle s’en ouvrira à son père en expliquant qu’avant cet épisode, elle ne s’était jamais perçue comme « différente ». Ce moment de bascule, tellement vrai, à la fois si simple et si puissant dans son exécution, n’est que l’une des nombreuses manifestations du brio d’Anne Émond.

Anne Émond qui, elle ne s’en cache pas, a eu du mal à trouver sa Juliette. « Si j’avais eu besoin d’une adolescente mince au visage de poupée, les agences pouvaient me proposer une cinquantaine de super bonnes jeunes actrices. Avec une petite équipe, on a fait du “casting sauvage”, abordé des ados dans la rue, mais aucune n’était prête à jouer un rôle comme ça. Et je les comprends : ce que vit Juliette, elles étaient elles-mêmes en train de le vivre. »

Ironiquement, c’est en agence que la cinéaste a trouvé la perle rare : Alexane Jamieson.

« Alexane a été capable d’avoir ce lâcher-prise-là. Elle est d’une maturité au-delà de ses années. J’ai 37 ans, et s’il fallait que je joue une scène où je regarde mon gras de ventre pendant qu’on me filme, je braillerais ma vie », note la cinéaste en allusion à une scène clé du film.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Alexane Jamieson

À l’écran, Alexane Jamieson est Juliette, totalement. De se remémorer la jeune comédienne : « J’ai continué de découvrir Juliette au fur et à mesure du tournage. Il y a des facettes d’elle qui me ressemblent, mais d’autres que je n’ai pas du tout. En fait, la première chose que je me suis dite en terminant le scénario, c’est que j’aimerais être comme elle. Sa manière de remettre à leur place les gens qui lui font du mal, sa capacité à ne jamais se laisser abattre… Oui, elle va être déprimée une journée, mais elle se relève dès le lendemain. »

Sur l’enjeu du rapport au corps, Alexane Jamieson impute sa capacité à l’explorer sans malaise tant à l’approche d’Anne Émond qu’à une certaine distance personnelle.

« Anne a été tellement respectueusedans sa façon de travailler ces scènes-là avec moi. En même temps, je suis passée par là à l’école. J’ai subi du bullying et du taxage pour plein de raisons : le fait que je pratique depuis presque bébé ce métier-là, qui est inhabituel, la couleur de mes cheveux et, bien sûr, mon enveloppe corporelle, ce qui est tellement la chose la moins importante au monde ! Sauf que, dans la vie, j’ai trois ans de plus que Juliette, et tout ça, c’est derrière moi. Je suis passée à travers, et j’ose penser que ça a fait de moi une meilleure personne au bout du compte. »

Brillante distribution

Chaque interprète brille, mais Alexane Jamieson tient le film, en est le ciment. On rit beaucoup, on enrage parfois, alors qu’on suit Juliette dans son amitié contrariée avec Léane (Léanne Désilets, merveilleuse), ses amours imaginaires avec Liam (Antoine Desrochers, plus que parfait), sa relation privilégiée avec son père (Robin Aubert, un coeur) et son frère aîné (Christophe Levac, craquant), mais aussi dans ses virées avec un garçon autiste (Gabriel Beaudet, une trouvaille) avec qui elle a le tour, comme on dit…

La cellule familiale convainc tout particulièrement. Et pour cause.

« Je connais Christophe depuis que j’ai cinq ans, et Anne a tout de suite perçu notre complicité, indique Alexane Jamieson. Il est un peu un frère dans la vie. Et Robin… Les scènes que je partage avec lui sont mes préférées. Il a été tellement généreux de son expérience avec moi, et il avait une telle écoute. Pendant les moments où Juliette se confie à son père, j’avais un peu l’impression d’être en train de me confier au mien. »

La première chose que je me suis dite en terminant le scénario, c’est que j’aimerais être comme Juliette. Sa manière de remettre à leur place les gens qui lui font du mal, sa capacité à ne jamais se laisser abattre.

À cet égard, Anne Émond tenait à montrer une famille qui ne soit pas dysfonctionnelle, en dépit du fait qu’elle soit monoparentale. On relèvera ici que si le film se voulait en partie un baume après Nelly, il y a peut-être dans ce clan heureux une réaction à celui, tragique, des Êtres chers.

Bref, c’est dire qu’Anne Émond poursuit sur un autre ton, mais avec la même rigueur, une démarche d’une admirable cohérence. La sienne est le genre de filmographie où chaque nouveau titre donne envie de revisiter les précédents. En cela, Jeune Juliette ne fait pas exception. Même s’il s’agit d’un film exceptionnel.

Jeune Juliette sort en salles le vendredi 9 août.

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