Sans son patron, le Festival des films du monde fait relâche en 2019

La direction du FFM annonce qu’elle fait relâche en 2019, «afin de mieux préparer l’édition 2020».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La direction du FFM annonce qu’elle fait relâche en 2019, «afin de mieux préparer l’édition 2020».

Il n’y aura cette année ni sursis de dernière minute, ni montage d’une programmation in extremis, ni salle à trouver la veille au soir, ni problème d’argent, ni quoi que ce soit : malade, Serge Losique a décidé lundi d’annuler l’édition 2019 du Festival des films du monde (FMM). Une première depuis 1977.

Selon un communiqué laconique transmis par une firme de communication (qui n’avait pas de contact direct avec M. Losique), l’annulation de l’édition prévue fin août, mais pour laquelle aucun film n’avait été sélectionné, vise à « mieux préparer l’édition 2020 ». Âgé de 87 ans, Serge Losique n’a accordé aucune entrevue lundi, cela « à cause de la fatigue extrême et sur l’ordre de ses médecins ».

Impossible, donc, de connaître les raisons précises à la source de cette décision : le FFM était devenu dans les dernières années l’affaire d’un seul homme, qui en portait tout le fardeau financier (aucune subvention publique depuis 2014) et organisationnel. M. Losique muet, c’est en quelque sorte le FFM entier qui se tait.

Depuis plusieurs années, la question de l’avenir du FFM s’imposait à chacune de ses éditions. Mais contre vents et marées, Serge Losique parvenait toujours à faire mentir ceux qui annonçaient l’extinction du festival.

Cela s’est toutefois fait au prix de multiples contorsions. Sur le plan artistique, le FFM n’était, de l’avis général, plus l’ombre de l’ombre de ce qu’il avait été au début des années 1980. Et sur le plan financier, M. Losique cumulait les déboires, tant auprès de ses employés que des institutions publiques.

L’an dernier, le 42e FFM avait failli être annulé à cause d’un litige opposant M. Losique et Revenu Québec, qui lui réclamait quelque 500 000 $ pour des taxes et des retenues à la source perçues, mais non remises. Le procès avait permis d’apprendre que le FFM n’avait plus de certificat d’inscription en TVQ. M. Losique avait finalement accepté de verser un paiement de sûreté de près de 32 000 $ pour suspendre la demande d’injonction et récupérer son certificat.

Lundi, tant le cabinet de la ministre de la Culture, Nathalie Roy, que la Société de développement des entreprises culturelles du Québec (SODEC) ne voulaient commenter l’annulation du FMM 2019, puisqu’un autre litige oppose Serge Losique à la société d’État — qui fut la dernière institution publique à soutenir le patron du FFM. Elle lui réclame maintenant 886 000 $ pour recouvrer un prêt, alors que M. Losique poursuit la SODEC pour 2,25 millions — le procès doit avoir lieu à la fin novembre.

Une occasion ?

« L’annulation de l’événement n’est pas une surprise : c’était inéluctable que ça arrive, dit Marcel Jean, directeur général de la Cinémathèque québécois. Mais c’est une surprise parce que Serge Losique surprenait toujours tout le monde et finissait par présenter son festival. »

Pour Hélène Messier, p.d-g. de l’Association québécoise de la production médiatique, le retrait du FFM doit être vu comme « une occasion pour peut-être rebâtir un festival qui serait plus consensuel. Ça peut être l’occasion de repenser l’avenir. Je ne vois pas ça comme une mauvaise nouvelle ».

Selon Mme Messier, « Montréal a tout ce qu’il faut pour avoir un FFM international digne de ce nom, qui pourrait avoir la grandeur de son passé ». Elle énumère les avantages : ce genre d’événement « donne une vitrine internationale à des films d’ici, permet tout un réseau d’échanges et de contacts qui peuvent mener à des coproductions, ça suscite chez les cinéphiles un intérêt pour le cinéma… C’est toujours important ».

Directeur général de K-Films Amérique, Louis Dussault rappelle que le FFM a été « le plus grand événement cinématographique d’Amérique du Nord » pendant un temps. « Pendant 20-25 ans, quand on sortait du FFM, on était assuré d’un bouche-à-oreille qui permettait de démarrer avec fougue. »

Il ne croit pas pour sa part à l’émergence d’un autre grand festival de ce type. « Les enveloppes du FFM n’existent plus et sont éparpillées dans plusieurs festivals de niche », dit-il en parlant notamment de Fantasia, du Festival du nouveau cinéma ou des Rencontres internationales du documentaire de Montréal.

Marcel Jean croit justement que ces festivals comblent le vide laissé par le FFM. « Les supputations sur un festival qui reprendrait la place du FFM sont des supputations médiatiques qui n’ont pas beaucoup de résonance dans la réalité, soutient-il. La place qu’occupait le FFM il y a longtemps a été reprise par d’autres festivals qui positionnent très bien Montréal à l’international. Personne n’attend un nouveau FFM », estime celui qui est aussi président du conseil d’administration de Fantasia.

« On peut vivre dans la nostalgie de ce qu’était le FFM au début des années 1980, mais la réalité a beaucoup changé et ça ne reviendra pas. »

Questionnée sur son intérêt à soutenir un nouveau festival, Québecor — qui avait racheté en 2017 la dette hypothécaire du cinéma Impérial, qui appartient au FFM par le truchement d’un OBNL — a indiqué au Devoir qu’elle « continuera à soutenir activement le milieu du cinéma ». L’entreprise de Pierre Karl Péladeau est impliquée dans plusieurs festivals cinématographiques et finance le projet Éléphant – mémoire du cinéma québécois.

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2 commentaires
  • Gilles Bonin - Inscrit 22 juillet 2019 23 h 44

    Après moi

    le déluge, comme dirait l'autre. Il aura fait les grandes et belles heures du festival et signé de même façon son déclin et sa perte.

  • Jean-Guy Aubé - Abonné 24 juillet 2019 08 h 55

    Ingratitude

    On devrait célébrer la tenacité de M. Losique car malgré ses défauts, il a beaucoup fait pour le rayonnement international de la culture à Montréal. Sur l'ensemble de son oeuvre, il a un bilan positif comme on dit. Ca me semble mesquin de continuer à le rabaisser.