Danser jusqu’à l’ivresse sous la caméra de Laetitia Carton

«Le Grand Bal», qui s’attarde à des portraits et à des captations de performances et d’ambiances dans la commune de Gennetines avec une caméra fluide et parfois virevoltante, traduit l’énergie de ces rassemblements.
Photo: Pyramides Films «Le Grand Bal», qui s’attarde à des portraits et à des captations de performances et d’ambiances dans la commune de Gennetines avec une caméra fluide et parfois virevoltante, traduit l’énergie de ces rassemblements.

On a souvent l’impression que la danse et la musique traditionnelles sont désormais rangées au rayon du folklore en douce France, avec peu de résonance contemporaine. Mais c’est méconnaître ses sources vives. Ainsi, chaque été a lieu dans le département de l’Allier Le Grand Bal de l’Europe, qui voit affluer plus de 2000 passionnés des quatre coins du continent, toutes générations, classes sociales et langues confondues. Sept jours et huit nuits de ressourcement et tressautements sur sons et rythmes d’autrefois, avec ateliers thématiques. Voici une de ses éditions captées dans un film aussi passionnant qu’inspirant, sur voix hors champ, par une équipe en relais de jour et de nuit.

La documentariste Laetitia Carton est allée filmer en 2016 la faune des musiciens et danseurs amateurs ou professionnels dans ce qui tient d’un vrai happening, presque d’une transe. Son film Le Grand Bal, qui s’attarde à des portraits et à des captations de performances et d’ambiances dans la commune de Gennetines avec une caméra fluide et parfois virevoltante, traduit l’énergie de ces rassemblements. Ce documentaire, conçu avec les moyens du bord et un peu de sociofinancement, avait été présenté à Cannes en 2018 en séance spéciale de la Sélection officielle au Cinéma de la Plage, où le public avait dansé après la projection, festivaliers en tenue de soirée et quidams confondus.

On devait déjà à Laetitia Carton notamment en 2015 J’avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd, au titre tiré de la chanson Quand j’aime une fois j’aime pour toujours de Richard Desjardins, un artiste qu’elle admire ; documentaire dédié à son ami Vincent, un malentendant qui lui aura appris le langage des signes avant de disparaître tragiquement. La cinéaste aime réaliser des oeuvres de partage et d’échange dans une énergie qui pousse le spectateur à s’affranchir et lui donne envie de s’impliquer.

Laetitia Carton est une habituée de ces fêtes traditionnelles : « Je suis tombée là-dedans au milieu des années 1990, expliquait-elle. Je vivais en Auvergne, au centre de la France. »

Photo: Veronique Chochon Laetitia Carton

Elle a vécu l’expérience comme une révélation partagée par bien d’autres : « Il se passe quelque chose dans le milieu du trad et du folk. C’est une niche dont on n’entend pas parler à la radio ni à la télé, un monde caché, mais depuis deux ans, qui explose vraiment. C’est comme Harry Potter. Il faut que tu aies la clé pour y pénétrer. Ça prend une passion et je souhaite à tout le monde d’aller y danser. On est à la troisième génération de musiciens et de danseurs européens, mais on y rencontre aussi des Québécois. »

Le créateur du Grand Bal, Bernard Coclet, l’a épaulée au long du processus cinématographique, où la grande difficulté fut au montage de couper bien des scènes clés. Elle a voulu montrer la beauté, la diversité, la singularité des parcours de festivaliers jeunes et vieux, grands danseurs ou débutants qui pratiquent les pas. La nuit, la danse est plus intime, la transe plus profonde. « C’est à 95 % traditionnel, mais aussi avec du rock, de la salsa, du swing, des rencontres autour de la danse. Des liens très forts sont tissés avec le passé tout en visant l’avenir. Des musiques sont ancrées, reliées, les gestes répétitifs transmis par les anciens. » De vieux films témoignant des danses et des musiques traditionnelles de villages sont montrés aux participants, documents d’archives qui éclairent le film de concert.

Tous ceux qui s’étaient inscrits au festival avaient reçu une lettre expliquant le projet de tournage. Un code était en place : ceux qui ne voulaient pas être filmés croisaient leurs mains. « Mais une dizaine de personnes sur plus de 2000 seulement ont refusé. » Un canapé, trouvé in situ, permettait aux gens de confier des bribes de vie, leur vision du monde et leur rapport à ce rendez-vous. Laetitia Carton n’aborde pas frontalement le désir, qui naît de ces contacts dansants, mais il flotte partout au détour des étreintes furtives. Pour la chanson du générique composée par la chanteuse Camille, tous ceux qui ont participé au film chantent en choeur.

Le Gand Bal est un film sur la joie et le partage, qui éclaire aussi les rapports entre les sexes et les générations. Grand tourbillon, réplique festive à la morosité ambiante où la poésie des corps, des pas retrouvés ou perdus dans une ivresse partagée invite les gens à s’éclater, en lâchant prise.

Laetitia Carton, qui a toujours plusieurs fers au feu, prépare une docu-fiction sur le polyamour, expériences amoureuses sans possessivité, grand bal des sens, qui invitera à soulever de nouvelles frontières entre les corps et les esprits.

Cet entretien a été effectué à Paris, dans le cadre des Rendez-vous d’Unifrance.

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