«Marianne & Leonard»: rendre justice à la muse

Marianne Ihlen et Leonard Cohen sur l’île grecque d’Hydra
Photo: Entract Films Marianne Ihlen et Leonard Cohen sur l’île grecque d’Hydra

L’intention, dès le titre et l’ordre dans lequel sont placés les prénoms, ne pourrait être plus claire. Avec Marianne & Leonard : Words of Love, Nick Broomfield entendait non seulement retracer une histoire d’amour, mais célébrer l’oeuvre — réelle mais intangible — de celle qui aura inspiré à Cohen quelques-unes de ses immortelles (Hey, That’s no Way to Say Goodbye, Bird on the Wire, So Long Marianne). Objectif revendiqué : montrer que Marianne Ihlen n’avait rien d’une muse passive, n’existant que dans l’oeil du créateur dont elle provoquait l’état de grâce.

« Marianne avait un grand talent, celui de présenter les gens à leur talent [« introduce people to their talent »], de le raffiner », fait valoir le documentariste anglais (Kurt Courtney, Whitney : Can I Be Me) lors d’une brève entrevue téléphonique. En plus d’accompagner Cohen dans l’écriture de deux romans (The Favourite Game et Beautiful Losers), Marianne aura notamment encouragé la chanteuse folk Julie Felix à créer ses chansons à elle, et le cinéaste lui-même à tourner son premier long métrage.

« Elle parvenait à faire germer le talent des autres, à les convaincre de suivre leurs instincts et à croire en eux, de la même manière qu’un grand réalisateur de disques, ou un grand gérant le ferait », insiste celui qui vivra une idylle d’un an avec la Norvégienne, de 13 ans son aînée. « Son univers était plein de couleurs et de choses exotiques. Elle a nourri mon intérêt pour la vie, pour le monde, pour le moment présent que l’on vit pleinement. C’est elle qui m’a appris à remplir ma vie d’instants dont je vais me souvenir et que je vais chérir, plutôt que de le remplir d’argent. » « Life is an art », répondait-elle à ceux qui s’enquéraient de la discipline dans laquelle elle s’illustrait.

La traductrice anglaise de sa biographie, Helle Goldman, déclarait pour sa part au Guardian le 30 juin : « Le fait qu’elle ait été à un très jeune âge définie comme la muse d’artistes masculins l’a handicapée pendant un certain temps. »

Ne pas juger

Marianne Ihlen s’installe en 1958 sur l’île grecque d’Hydra, avec son mari, le romancier Axel Jensen, un homme taciturne qui l’abandonne rapidement pour une autre femme. Grâce à ses amis écrivains George Johnston et Charmian Clift, Leonard Cohen s’éprend à la même époque de ce microcosme de liberté, peuplée d’artistes fuyant les contraintes de leur milieu d’origine. Il s’y installe au printemps 1960, et tombe amoureux de cette femme discrète, qui tentera du mieux qu’elle peut d’apaiser ses angoisses nombreuses. Sous le violent soleil du golfe Saronique, le Montréalais gobe du speed comme des arachides et tape chaque jour ses trois pages obligatoires. Le roman qui émerge de ces rudes séances de travail, Beautiful Losers, sera, à son total désarroi, très durement accueilli par la critique.

Paumé et abattu, l’homme de lettres se tourne vers l’écriture de chansons. La populaire Judy Collins enregistre Suzanne en 1966 et le pousse presque sur scène. Malgré une voix au registre limité, Cohen-le-magnétique devient l’objet d’une dévotion quasi-religieuse et essentiellement féminine dont il tirera gaiement — allô l’euphémisme — profit sur la route. « C’était ma période blue movie », se souviendra-t-il plusieurs années plus tard au sujet de ses premières tournées, aussi généreuses en corps dénudés qu’un film pornographique.

Leur relation s’inscrivait hors des limites de la monogamie traditionnelle, certes, mais Marianne vivra difficilement la popularité et les histoires d’un soir de Leonard. Nick Broomfield se refuse pourtant à remettre en question les rapports de pouvoir qui permettent alors à l’homme de goûter à tous les plaisirs pendant que la femme ronge son frein, un triste rappel de la réalité voulant que celle que l’on confine au rôle de muse ne soit toujours que soumise aux envies fluctuantes de celui qu’elle enfièvre. La relation entre Ihlen et Cohen s’étiole jusqu’à la fin de la décennie 1960.

Photo: Tibrina Hobson Agence France-Presse Le cinéaste Nick Broomfield parvient à mettre en lumière des facettes inédites de Cohen.

« J’ai essayé très fort de ne pas juger, parce que souvent, juger, c’est réduire la complexité d’une réalité, explique Nick Broomfield. Leonard adorait les femmes, certains ont peut-être même pensé qu’il les aimait trop, mais l’essentiel, c’est qu’il était incapable de s’engager. Ce n’est pas pour autant une raison de le critiquer. Il a écrit lui-même là-dessus ; il serait le dernier à tenter de se défendre. Si son oeuvre est à ce point forte, c’est précisément parce qu’il s’est beaucoup moqué de lui-même. »

Une histoire d’amour ?

Peu importe ses ambitions de départ, Marianne & Leonard demeure ainsi plus fasciné par Cohen que par son amoureuse et ne consacre que très peu de temps à l’existence rangée que vivra Marianne à Oslo après Hydra, pendant que la retraite de Leonard dans un monastère bouddhiste, elle, occupe un segment substantiel. Même dans un documentaire habité par le noble désir de rendre à Marianne ce qui lui revient, l’ombre de Cohen continue visiblement de l’avaler.

Nick Broomfield parvient néanmoins à mettre en lumière des facettes inédites du personnage scruté de toutes parts depuis son départ, grâce à des intervenants aussi truculents que bien choisis, dont le guitariste Ron Cornelius, qui vole la vedette avec ses anecdotes de drogue, et Aviva Layton, troisième femme du poète et mentor de Cohen Irving Layton, qui s’y connaît en matière de relations pas simples, simples.

Marianne et Leonard avaient une grande profondeur de sentiments l’un pour l’autre, mais ce n’était certainement pas un amour de type boîte de chocolats

Dans une des dernières scènes — arrache-larmes — du film, une Marianne émaciée, 81 ans, reçoit un courriel d’adieu de son amant d’antan, qui mourra seulement trois mois après elle, en novembre 2016 : « I’m just a little behind you, close enough to take your hand. » (Je suis juste derrière toi, assez près pour prendre ta main.)


Si bien que l’on ne sait plus s’il s’agit d’une histoire d’amour ou d’une histoire de rendez-vous raté, que l’on nous a racontée. « Je pense que c’est une histoire d’amour, mais l’amour est évidemment une émotion très puissante, qui peut supposer aussi beaucoup de tristesse, plaide Nick Broomfield. Je pense que Marianne et Leonard avaient une grande profondeur de sentiments l’un pour l’autre, mais ce n’était certainement pas un amour de type boîte de chocolats. »

Marianne & Leonard : Words of Love prend l’affiche le 13 juillet.

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