La fureur de filmer de Nathan Ambrosioni

Nathan Ambrosioni, 19 ans, possède une expérience que bien des vétérans du septième art pourraient lui envier.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Nathan Ambrosioni, 19 ans, possède une expérience que bien des vétérans du septième art pourraient lui envier.

Il est originaire du sud de la France, de Grasse plus précisément, mais s’exprime comme un Parisien plein d’assurance ; il n’a pas encore 20 ans, mais compte autant de films que bien des cinéastes de métier. La fureur de filmer, Nathan Ambrosioni la cultive depuis le début de l’adolescence, ce qui l’a conduit à signer plusieurs courts métrages d’horreur, ainsi que deux longs présentés à Fantasia (Hostile, Therapy). Et il ne compte plus les séjours au Québec, dont le premier avec son père à l’âge de 9 ans pour un grand tour de la Gaspésie.

Précoce, Nathan Ambrosioni ? Sur de nombreux aspects de sa personnalité, difficile à dire, mais lorsque vient le temps de défendre son dernier film, Les drapeaux de papier, qui sort en salle au Québec ce vendredi, il affiche une aisance que l’on aurait tort de croire fabriquée pour la galerie, et les journalistes, même si là encore, le cinéaste possède une expérience que bien des vétérans du septième art pourraient lui envier.

Il n’a pas non plus cédé à la tentation de l’autobiographie, lui dont le premier choc cinématographique s’intitule Orphan (V. F. : Esther), de Jaume Collet-Serra. Vu à 12 ans sur l’insistance de ses amis et alors qu’il n’avait aucune passion particulière pour le cinéma, l’expérience l’a « terrifié », découvrant ainsi « l’interaction très forte entre le spectateur et l’écran devant un film d’horreur, quelque chose de très intime ». Une sensation qu’il a par la suite reproduite à plusieurs reprises avec des copains dans des productions à (très) petit budget, et qu’il poursuit, de manière nettement plus professionnelle, dans Les Drapeaux de papier.


Une certaine maturité

Exit les effusions de sang et les effets de surprise dans ce film empreint d’une évidente maturité, Ambrosioni se camouflant derrière des personnages un peu plus âgés que lui, et à la trajectoire fort différente de la sienne. Car contrairement à Vincent (Guillaume Gouix), il n’a pas fait 12 ans de prison, ni connu les vertiges d’une réinsertion sociale sans filet. Heureusement pour cet homme qui doit tout réapprendre (il faut voir son regard perplexe devant deux jeunes filles s’amusant à faire un égoportrait dans un parc…), sa jeune sœur Charlie (Noémie Merlant) accepte de l’héberger, elle qui l’a peu connu, emmurée dans une maison sans âme et un boulot sans envergure. À sa façon, cette artiste frustrée semble aussi prisonnière, à commencer par des secrets de famille que l’on peine à nommer.

Nathan Ambrosioni s’étonne toujours de la perplexité de certains spectateurs — et de certains journalistes ! — devant son désir d’aborder des thèmes, des personnages, qui ne lui ressemblent pas, comme si son âge constituait un obstacle insurmontable. « On m’a demandé de quel droit je pouvais m’exprimer sur ce que peut ressentir un prisonnier, se désole le cinéaste. Comme si on stigmatisait une fois de plus le personnage de Vincent en refusant de parler de lui. Il a purgé sa peine et cherche la manière de retrouver son chemin. À 17-18 ans, je me posais beaucoup de questions sur la liberté, et je croyais qu’il était possible d’établir un parallèle avec un homme qui sort de prison. Ses sentiments sont beaucoup plus forts que les miens — raconter ma vie de lycéen à Grasse, ça n’aurait intéressé personne. »

Film en rien autobiographique, donc, mais éminemment personnel, comme il se plaît à le souligner : dans la façon dont il a été fait, et dans les lieux où il a tourné, ceux de son adolescence, cette Côte d’Azur sans richesse ostentatoire, à une époque de l’année où la grisaille domine (« Il a même neigé à Antibes pendant le tournage, ça ne s’était jamais vu en 15 ans ! »). Et il ne cache pas non plus que le personnage de Charlie, dans son désœuvrement, puise beaucoup dans le passé récent de sa propre sœur (« Elle a vu le film il y a deux jours, et s’est vraiment reconnue : sa vie, c’est la vie de Charlie. »).


Le disciple de Xavier

Il ne l’a jamais rencontré, si ce n’est en coup de vent devant le Palais des festivals à Cannes l’année de la présentation de Juste la fin du monde, mais Nathan Ambrosioni ne se fait pas prier pour parler de son admiration pour les films de Xavier Dolan, dont Mommy, celui dont il revendique certaines de ses plus grandes influences. Une admiration qu’il regrette parfois d’avoir étalée sur la place publique, lui à qui on avait plutôt conseillé de s’en tenir aux « références plus anciennes » dans ses rapports avec les journalistes. Afin d’éviter que ses films soient constamment reliés à d’autres tout aussi récents, ce qui peut parfois amener de mauvaises lectures, voire des malentendus.

Il affirme aussi « qu’il faut assumer le fait que des choses nous inspirent », les films de Jacques Audiard ou de Terrence Malick par exemple, mais qu’au bout du compte, créateurs consacrés ou à l’aube de leur carrière, selon lui, la réalité est la même. « Quiconque prétend qu’il invente quelque chose, je trouve ça plutôt prétentieux et ridicule. On n’invente jamais rien. » Mais on peut beaucoup tourner, et Nathan Ambrosioni n’a vraiment pas l’intention de s’en priver.

En vitrine

Le titre sibyllin du troisième long métrage de Nathan Ambrosioni contraste avec l’affirmation puissante de ses partis pris cinématographiques : caméra à l’épaule toujours collée aux acteurs, ambiance mélancolique et sentiments exacerbés, voire carrément violents. Car les retrouvailles entre un frère à peine sorti de prison (puissant Guillaume Gouix aux allures d’un jeune Vincent Cassel) et sa sœur (Noémie Merlant, émouvante), visiblement marquée par son absence et les non-dits autour de sa détention, ne se passent justement pas comme au cinéma. Moins un plaidoyer en faveur de la réinsertion sociale des ex-détenus qu’une ode aux liens troubles qui soudent une fratrie, Les drapeaux de papier illustre la profondeur de ce lien frère-sœur qui subsiste malgré les rancœurs, les blessures, le temps qui passe et une certaine misère économique qui bloquent les horizons et broient les rêves, même les plus modestes. Ceux du cinéaste iront bien au-delà de ces Drapeaux, déjà un virage très prometteur dans une si jeune carrière. Les drapeaux de papier

★★★ 1/2 Drame psychologique de Nathan Ambrosioni. Avec Noémie Merlant et Guillaume Gouix. France, 2019, 102 minutes.

Les drapeaux de papier

Drame psychologique de Nathan Ambrosioni. Avec Noémie Merlant et Guillaume Gouix. France, 2019, 102 minutes.