Chercher sa voie, le secret de Carlos Reygadas

Les thèmes de l’isolement, du couple et de la sexualité, sur fond de magnifiques paysages naturels, demeurent ceux de Carlos Reygadas.
Photo: Les films du losange Les thèmes de l’isolement, du couple et de la sexualité, sur fond de magnifiques paysages naturels, demeurent ceux de Carlos Reygadas.

« Ma lutte consiste à faire des films. Et je souhaite qu’ils soient bons, qu’ils servent à quelque chose. C’est mon devoir », confiait Carlos Reygadas en février, alors qu’on l’attrapait dans la dernière ligne droite de la rétrospective que lui consacrait la Cinémathèque québécoise.

Le temps était au dégel, après des journées de grands froids. Le réalisateur mexicain, coqueluche cannoise depuis son iconoclaste Japón (2002), se plaisait sous les humeurs variées de l’hiver montréalais. Il s’apprêtait à prendre la route vers Québec, sans peur des conditions climatiques.

Fin diplomate ou pas, Carlos Reygadas a vanté en entrevue l’auditoire de la Cinémathèque, appréciant la curiosité et l’humilité des cinéphiles québécois. Il faut dire qu’il adore échanger sur le cinéma, bien plus que sur lui ou sur son oeuvre.

« En tant que cinéphile, je préfère parler de cinéma, de ce qu’est le cinéma, son langage, sa nature », dit celui qu’on associe souvent à l’univers mystique d’Andreï Tarkovski et à une approche anticonformiste, loin du spectacle.

Cinq titres à son actif, entre ce Japón qui déroutait par l’absence de dialogues et le tout dernier Nuestro tiempo, à l’affiche dès ce samedi dans deux salles montréalaises, Reygadas est déjà une signature forte de la planète cinéma. La fellation explicite en ouverture de son deuxième long métrage — Batalla en el cielo (2005) — lui a valu l’étiquette d’auteur qui n’a peur de rien.

Ne lui prêtez aucune intention militante. Ni porte-étendard du cinéma mexicain, ni Don Quichotte du mode analogique, ni figure anti-Netflix. Il oeuvre indépendamment de tout. Reste qu’il donne volontiers son appréciation.

Le piratage en ligne a du bon, estime ce grand consommateur de films : « L’État abandonne tout et tout dépend du marché. Qui, lui, ne répond pas toujours présent. La culture ne peut compter que sur le piratage, le piratage culturel, la gratuité sur Internet. Ce piratage a davantage à voir avec la soif de l’être humain pour la connaissance, pour la production humaine, qu’avec un marché. »

Il en mange du cinéma, Reygadas, davantage celui d’hier que celui d’aujourd’hui. Melville, Bergman ou alors Alan Clarke, réalisateur trempé dans le réalisme social qu’il découvre trente ans après sa mort.

« Je cherche le point de vue des autres, des regards différents, plutôt que des histoires. Les histoires sont toujours les mêmes, ou alors [elles tombent] dans l’excentricité. Je préfère un cinéma qui se définit par la vision d’un auteur, par un langage », dit le réalisateur de 47 ans.

Héros, pas martyr

Après avoir été consacré au Festival de Cannes pour ses troisième et quatrième opus — Stellet Licht, prix du jury 2007, puis Post Tenebras Lux, prix de la mise en scène 2012 —, Carlos Reygadas est réapparu avec Nuestro tiempo en 2018 au Festival de Venise, puis à celui de Toronto. Les thèmes de l’isolement, du couple et de la sexualité, tout ceci avec des acteurs inexpérimentés et sur fond de magnifiques paysages naturels, demeurent les siens. En haut de la distribution, cette fois : sa femme, Natalia López, habituellement au montage, et lui-même, en éleveurs de taureaux, amoureux, mais dont l’union est mise à épreuve avec l’arrivée d’un étranger.

Reconnaissant à l’égard des honneurs qu’il a récoltés, Reygadas ne se cache pas sous sa barbe bien garnie. « Le cinéma d’auteur s’uniformise, reprend les codes du divertissement, déplore-t-il. Le système économique dominant nous pousse à consommer sans efforts, à nous auto-exploiter, à nous auto-divertir jusqu’à nous endormir. Nous vivons sous l’anesthésie du divertissement. »

Photo: Berenice Bautista Associated Press Il en mange du cinéma, Reygadas, davantage celui d’hier que celui d’aujourd’hui.

Lui fait comme il lui plaît, y compris au moment de choisir les trames sonores, du mémorable Cantus in memoriam Benjamin Britten d’Arvo Pärt pour conclure Japón à l’inattendue Les bonbons de Brel chez les mennonites de Stellet Licht (ou Lumière silencieuse). Ses longs plans-séquences, le minimalisme de ses récits, ses images brouillées (Post Tenebras Lux)… Il les assume, quitte à déranger.

« Le cinéma est si codifié, croit-il, que, dès que quelque chose rompt avec ce code, on le qualifie de difficile. Ce n’est pas mon intention. Je ne fais que chercher ma voie. »

Son langage, il le résume à peu de choses : « J’essaie de donner présence aux objets, aux êtres vivants, à la nature. Une fois que je réussis à capter ça, j’essaie de créer un espace, un univers où tout peut fonctionner. »

Il refuse de définir son cinéma comme un duel entre le sacré et le charnel — « c’est le point de vue des analystes ». Accepte de le considérer comme un écho du renfermement social, y compris dans une mégapole telle que Mexico, décor de Batalla en el cielo. Et affirme chercher à montrer, par autant d’astuces possibles, que les images sont une fabrication.

Sa lutte tient à ça. Et pour rassurer les cinéastes en devenir, être à contre-courant n’équivaut pas à un échec commercial. « Je ne meurs pas de faim. Mes films se vendent dans 30, 40 pays. Tout ce que je possède, je le dois au cinéma. Tu peux être héros sans être martyr », soutient Carlos Reygadas, entre rires et aveux de modestie.

Nuestro tiempo prend l’affiche à Montréal samedi à la Cinémathèque québécoise et au Cinéma Moderne.