Ken Scott, le pouvoir rassembleur de l’extraordinaire

Ken Scott a tenu à tirer parti des richesses humaines et artistiques que laissait présager un tel amalgame de cultures sur son plateau de tournage et a opté pour une cinématographie valorisant leurs particularités avec authenticité.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Ken Scott a tenu à tirer parti des richesses humaines et artistiques que laissait présager un tel amalgame de cultures sur son plateau de tournage et a opté pour une cinématographie valorisant leurs particularités avec authenticité.

Depuis plus d’un an, L’extraordinaire voyage du fakir, dernière offrande cinématographique du réalisateur québécois Ken Scott, voyage sur les écrans du monde. Paru en France en mai 2018, puis un peu partout en l’Europe, il s’apprête vendredi à prendre d’assaut les salles du Québec, des États-Unis et de l’Inde, où il est attendu avec impatience.

Ce conte extravagant, tiré d’un populaire roman de Romain Puértolas, raconte l’incroyable périple d’Aja, un petit escroc né dans un quartier défavorisé de Mumbai. À la mort de sa mère, il entame un voyage vers Paris à la recherche d’un père inconnu. Dès le premier jour, il tombe amoureux d’une jeune Américaine croisée dans un magasin de meubles suédois.

Ses plans de séduction sont contrecarrés lorsque l’armoire dans laquelle il espérait passer la nuit est chargée dans un camion en partance pour le Royaume-Uni, où se cache un groupe de migrants somaliens. Découvert par les autorités, Aja se voit retirer ses papiers et entame alors une folle odyssée qui le mènera de Barcelone à Rome, en passant par la Libye.

Cet attachant héros est interprété par Dhanush, un acteur indien au charisme indéniable qui s’avère être une célébrité dans son pays d’origine. « La présence et le charme de Dhanush transcendent toutes les cultures, indique Ken Scott, rencontré à Montréal quelques jours avant l’entrée du film en salles. Il fallait que les gens puissent s’identifier à lui, qu’ils aient envie de le suivre dans ses aventures pour le moins singulières. »

Sur le sous-continent, la bande-annonce du long métrage avait déjà été vue plus de 1,5 million de fois moins de 24 heures après sa mise en ligne. « C’est un privilège de pouvoir réaliser un film qui, sans être produit par un gros studio américain, sera présenté et suscite l’engouement partout à travers le monde. »

Ce souci d’universalité est au coeur de la démarche créative du réalisateur du film à succès Starbuck (2011) ; une leçon apprise grâce à l’enthousiasme suscité par La grande séduction (2003), dont il a rédigé le scénario.

« Lorsqu’on a présenté le film au Festival de Cannes, les Sud-Coréens ont été les premiers à manifester leur intérêt pour l’acheter. Cette histoire de pêcheurs menacés par l’embourgeoisement et l’exode rural les touchait profondément, parce qu’elle reflétait leur expérience. Depuis ce temps, je pense que pour produire des histoires qui peuvent voyager, il faut avant tout raconter des réalités universelles à travers des cas très spécifiques. »

Réfléchir par le sourire

En plus d’évoquer des thèmes plus traditionnels tels que la quête identitaire, la recherche du bonheur et les premières amours, L’extraordinaire voyage du fakir réfléchit avec légèreté et empathie à l’immigration clandestine et aux préjugés qui y sont attachés.

« J’espère que l’histoire touchera suffisamment les gens pour leur donner envie de poursuivre la discussion et la réflexion. Cela dit, c’est une comédie, et non un film politique. On ne dit pas aux gens ce qu’ils doivent penser. Mon objectif était de donner un visage aux migrants et de montrer qu’ils sont tout simplement une autre version de nous-mêmes. »

Ken Scott a par ailleurs tenu à tirer parti des richesses humaines et artistiques que laissait présager un tel amalgame de cultures et a opté pour une cinématographie valorisant leurs particularités avec authenticité. « Je souhaitais que le personnage d’Aja soit en interaction avec toutes ces cultures. Tout en gardant un ton uniforme, j’ai fait en sorte que chaque segment soit marqué par des couleurs et des clins d’oeil uniques. »

Ainsi, les passages qui se déroulent en Inde sont rehaussés par des teintes chaudes et vibrantes de jaune, de rouge et de bleu. Les hommages à Bollywood y sont multiples, notamment grâce à l’ajout d’une chorégraphie chantée candide et exaltée. En Angleterre, les nuances sont plus éteintes et l’humour change de registre, en ligne avec l’héritage des Monty Python.

Dans un segment tourné en Belgique, mais se déroulant dans un camp de réfugiés libyen, l’équipe a eu recours à de véritables nouveaux arrivants. « Pour la plupart, il s’agissait de leur premier emploi, de leur premier travail [en sol européen]. Ils étaient très heureux de participer à la mise en scène de leur parcours. On a vécu des moments vraiment émouvants », précise le cinéaste.

Promis à un franc succès, ce film risque fort d’ouvrir davantage les portes du marché international à Ken Scott. Alors qu’il travaille présentement à l’écriture de deux scénarios, il espère bientôt présenter un nouveau film en français au public québécois. « Ça fait neuf ans que je n’ai pas tourné au Québec. Pourtant, je vis ici et je suis inspiré par les histoires d’ici. Mais ce qui m’importe surtout, c’est d’aller là où j’ai l’impression d’avoir des choses à dire et de pouvoir avoir un impact sur un projet. »

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L’extraordinaire voyage du fakir (V.F. de The Extraordinary Journey of the Fakir)

Comédie de Ken Scott. Avec Dhanush, Bérénice Bejo, Erin Moriarty. France–Belgique–Inde, 2018, 92 minutes.