«Les morts ne meurent pas»: Bill Murray contre les zombies

À terme, le film plaira surtout aux cinéphiles inconditionnels de Jim Jarmusch, ou n’ayant pas vu les œuvres qui l’ont influencé.
Photo: Universal Pictures À terme, le film plaira surtout aux cinéphiles inconditionnels de Jim Jarmusch, ou n’ayant pas vu les œuvres qui l’ont influencé.

Dans un hameau où tout le monde se connaît, un phénomène étrange met depuis peu à mal la quiétude ambiante. En effet, à nouveau animés, et mus par un appétit pour la chair fraîche, les morts ont quitté le cimetière et migré vers le centre-ville. Secoués, mais affichant un calme étonnant, le shérif et ses adjoints deviennent en quelque sorte les témoins d’une fin du monde à échelle réduite. Dévoilé en compétition à Cannes, Les morts ne meurent pas voit Jim Jarmusch rendre un hommage à sa manière, c’est-à-dire décalée, à George A. Romero et à Ed Wood. Entouré d’une distribution incroyable, le cinéaste a eu, on le présume, beaucoup de plaisir.

L’ennui est que devant le résultat, le spectateur n’en a, lui, que par intermittence. Regarder Les morts ne meurent pas (The Dead Don’t Die), c’est un peu comme arriver à une fête avec plusieurs heures de retard, alors que tous les convives sont déjà éméchés et complices de blagues auxquelles on n’a pas assisté.

Mais c’est Jim Jarmusch, qu’on adore, alors on tâche de cerner le ton et l’ambiance qu’il cherche à établir. De telle sorte qu’on rit à maintes reprises, car il est des passages d’une splendide insanité. Il en est d’autres, hélas, où on a plutôt l’impression d’assister à du gros n’importe quoi. Un exemple survient lorsque le shérif qu’incarne Bill Murray demande à son adjoint campé par Adam Driver : « On improvise, là ? » À cet instant précis, on voudrait poser la même question au cinéaste.

Pour le compte, on ne saurait dire s’il s’agit d’un moment de décrochage que Jarmusch a choisi de garder, ou s’il s’agit d’une continuation du jeu de bris de quatrième mur narratif auquel se livrent, par deux autres fois sauf erreur, les personnages de Murray et de Driver (ce dernier va jusqu’à confier avoir lu en entier le scénario). Le procédé est amusant, mais sa faible récurrence laisse perplexe : pas assez pour devenir un motif, mais trop pour ne pas qu’on se questionne sur sa pertinence.

Les clins d’oeil « méta » sont légion, de l’allusion à la présence de Driver au générique des suites de Star Wars au nom du réalisateur culte Samuel Fuller gravé sur une tombe.

Un pastiche d’abord

Pour faire bonne mesure, Jarmusch glisse un commentaire social sur la surconsommation, avec des zombies obsédés par les activités (achats) et lubies (café, téléphone) desquelles ils étaient esclaves de leur vivant. Ce concept est un legs de L’aube des morts-vivants (Dawn of the Dead) de Romero. Jarmusch annonce du reste d’office ses couleurs avec une séquence d’ouverture évoquant celle de La nuit des morts-vivants (Night of the Living Dead). Et il y a ce gore, très « référencé ».

Quant à Ed Wood, pour mémoire le pire réalisateur de tous les temps (et le sujet d’un des meilleurs films de Tim Burton), Jarmusch convoque par certaines figures, et par un parti pris psychotronique, son notoire Plan 9 from Outer Space. Bien que l’action se déroule dans le présent, Centerville paraît figé dans les années 1950, avec son diner et son centre pour jeunes délinquants (une sous-intrigue laissée en suspens)… À ce propos, Les morts ne meurent pas est d’abord un pastiche. Cela se révèle une qualité et un défaut.

Même à son plus inspiré, le film n’approche jamais la poésie macabre de la fable vampirique Les derniers amants (Only Lovers Left Alive), précédente incursion de l’auteur dans le fantastique avec encore Tilda Swinton, qui dans Les morts ne meurent pas donne tout son sens au terme « croque-mort ».

Hormis Swinton justement, Driver, à qui Jarmusch avait confié la vedette de Paterson, se distingue. Idem pour Steve Buscemi, en fermier raciste, et Larry Fassenden (connu des fans d’horreur de série B), en gérant de motel.

Puis il y a Tom Waits, en ermite qui narre, voire explique action et enjeux depuis sa forêt : Jarmusch est d’habitude plus subtil. Les autres comédiens, dont la talentueuse Chloë Sevigny, héritent de partitions vagues ou sous-écrites.

Ceci expliquant cela, le film faillit dans ses velléités chorales.

Silences complaisants

Au rayon de l’interprétation d’ailleurs, l’exercice commandait un niveau de jeu particulier (presque faux mais conscient de l’être) que Jarmusch n’a pas su tirer de tous. On observe également un recours abusif à ces silences stylisés, du type « ceci est un malaise » ou « ceci est absurde ». On exagère à peine : il y a quasiment là une demi-heure de temps morts, pardonnez le jeu de mots.

À terme, le film plaira surtout aux cinéphiles inconditionnels de Jim Jarmusch, ou n’ayant pas vu les oeuvres qui l’ont influencé. Les autres passeront un meilleur moment à revoir ces films-là, Cannes ou pas.

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Les morts ne meurent pas (V.F. de The Dead Don’t Die)

★★ 1/2

Pastiche de Jim Jarmusch. Avec Bill Murray, Adam Driver, Tilda Swinton, Chloë Sevigny, Caleb Landry Jones, Danny Glover, Tom Waits. États-Unis, 2019, 103 minutes.