«Les sept dernières paroles»: la musique des images

Même si «Les sept dernières paroles» est techniquement constitué de sept courts métrages réalisés par Ariane Lorrain, Sophie Goyette, Juan Andrés Arango, Sophie Deraspe, Karl Lemieux, Kaveh Nabatian et Caroline Monnet, jamais on n’a l’impression de regarder un film à sketchs.
Photo: Microclimat Films Même si «Les sept dernières paroles» est techniquement constitué de sept courts métrages réalisés par Ariane Lorrain, Sophie Goyette, Juan Andrés Arango, Sophie Deraspe, Karl Lemieux, Kaveh Nabatian et Caroline Monnet, jamais on n’a l’impression de regarder un film à sketchs.

Une question légère, en guise de préambule : la vie ne consiste-t-elle pas, au fond, en une suite d’étapes charnières, avec dans l’intervalle diverses expériences préparant à affronter ou à accueillir celles-ci ? On songe à cela — à l’existence et à sa teneur — en regardant le beau film Les sept dernières paroles. Oeuvre collective dirigée par Kaveh Nabatian, cet essai cinématographique est une mise en image très libre des ultimes propos qu’aurait tenus le Christ depuis sa croix. Or, pour toute « parole » justement, les cinéastes devaient s’en tenir à l’opus 51, ou Les sept dernières paroles de Notre Sauveur en croix, que Joseph Haydn composa en 1786. Pari gagné ?

Et comment ! Même s’il est techniquement constitué de sept courts métrages réalisés, dans l’ordre, par Ariane Lorrain, Sophie Goyette, Juan Andrés Arango, Sophie Deraspe, Karl Lemieux, Kaveh Nabatian et Caroline Monnet, jamais n’a-t-on l’impression de regarder un film à sketchs. Tant le thème imposé que la musique (interprétée par le Callino Quartet de Londres) assurent une unité. Outre son segment, Nabatian a tourné à Haïti un prologue et un épilogue qui aident aussi à la cohésion.

Lesquels montrent une femme âgée prendre un avion piloté par un homme maquillé comme un squelette : elle monte au ciel, en somme, conduite par la Mort en personne. C’est magnifiquement imaginé et exécuté. Et c’est l’occasion pour le réalisateur de camper le ton, spirituel au sens large, et l’atmosphère, poétique.

Tout ce qui est compris entre cela relève de l’un et l’autre qualificatifs. Pour autant, chaque cinéaste offre au sein de cet écrin une vision artistique individuelle, une sensibilité propre.

Dérouté, ravi, ému

Dans Le pardon, ou « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font », Ariane Lorrain joue avec les codes de la réalité et de la fiction en présentant le martyre de l’imam Hussein, sorte de Passion persane mise en scène chaque année par une troupe de théâtre. Déroutant, dans le bon sens.

Vient ensuite Le salut, ou « En vérité, je te le dis : aujourd’hui tu seras avec moi au paradis », signé Sophie Goyette. Une vieille dame, filmée avec un amour et une délicatesse infinis, se remémore sa vie en une suite de flashs impressionnistes renvoyant à une nature tactile et enveloppante. Son paradis ?

Avec La relation, ou « Femme, voilà ton fils ! Voilà ta mère ! », Juan Andrés Arango trace les parcours parallèles de deux pêcheurs en haute mer : le premier est en Colombie et le second, sur la Côte-Nord. Tandis qu’une mère attend, la mer donne, la mer prend. D’une émouvante simplicité.

Sophie Deraspe (dont on a très hâte de découvrir l’adaptation d’Antigone) procède à la relecture la plus radicale, et c’est une vertu, avec L’abandon, ou « Mon dieu, mon dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Un enchaînement de gros plans de visages tour à tour jouissants, naissants, frémissants de vie, souffrants, mourants… Éternel recommencement. Brillant.

On doit à Karl Lemieux l’apport le plus ouvertement expérimental, et fascinant, qu’est La détresse, ou « J’ai soif ». Coule le sang tandis que la chair se délite en matière intangible, entre autres fulgurances hallucinées.

Sous l’oeil borgne de la lune, dans une forêt mystérieuse, un gamin est en butte aux rituels étranges des adultes : Le triomphe, ou « Tout est accompli », de Kaveh Nabatian, conte avec force évocation le récit initiatique qu’est l’enfance, de la dépendance à l’affranchissement, en passant par la peur et la curiosité.

Pour La réunion, ou « Père ! Entre tes mains je remets mon esprit », Caroline Monnet s’est inspirée de croyances anichinabées, avec un retour à l’eau comme transition entre le monde physique et celui de l’au-delà. Un ravissement formel.

Un exploit

À cet égard, que l’on recourt à la couleur ou au noir et blanc, la facture demeure toujours superbe. Chapeau, donc, aux directions photo d’Ariane Lorrain, Léna Mill-Reuillard, Nicolas Canniccioni, Sophie Deraspe, Mathieu Laverdière, Duraid Munajim et Éric Cinq-Mars. Au montage, et considérant que, à chaque proposition sa respiration, Marc Boucrot a quant à lui su lier le tout avec grâce.

Évidemment, et c’est le lot des films collectifs, certaines contributions s’avèrent plus marquantes que d’autres. C’est inéluctable, c’est ainsi : il est des regards, des visions qui transcendent ce qui est venu avant et ce qui vient après.

Ceci dit, et c’est en soi un exploit, il n’est ici point de véritable maillon faible. Quand même, l’ouverture conçue par Kaveh Nabatian est inoubliable, à titre d’exemple.

Et il y a la musique de Haydn, à l’épreuve du temps…

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Les sept dernières paroles

★★★★

Film d’essai de Kaveh Nabatian, Ariane Lorrain, Sophie Goyette, Juan Andrés Arango, Sophie Deraspe, Karl Lemieux, Caroline Monnet. Québec, 2019, 73 minutes.