Un décevant Tarantino…

La séance de presse de l’Américain Quentin Tarantino, mardi, a été l’une des plus courues depuis l’ouverture du festival.
Photo: Alberto Pizzoli Agence France-Presse La séance de presse de l’Américain Quentin Tarantino, mardi, a été l’une des plus courues depuis l’ouverture du festival.

Depuis son arrivée le 18 mai, les photographes se jettent sur Quentin Tarantino, qui gravit les marches sous les crépitements hystériques. Once Upon a Time in Hollywood réunit pour la première fois Brad Pitt et Leonardo DiCaprio (présents à Cannes). Dire que ce film était le plus attendu de la compétition relève de l’euphémisme.

Fou qu’il est du festival de la Côte d’Azur, le cinéaste de Reservoir Dogs et de Kill Bill, avec sa connaissance encyclopédique du septième art, ses références semées à pleins films, sa violence plus cinématographique que bien des romances. L’autodidacte du Tennessee a tout appris du métier en voyant des films au cinéma. La passion constitue parfois la meilleure des écoles.

En 1994, statuette en main ici pour la Palme d’or à son Pulp Fiction, Tarantino, ébloui, semblait ne pas croire à son bonheur. En 25 ans, il a pris du pic et gravi des montagnes russes. Chose certaine, la deuxième Palme devrait lui échapper presque à coup sûr. Meilleure chance la prochaine fois…

Les attentes étaient d’autant plus fortes que le cinéaste américain aura fait durer le suspense longtemps, son film n’étant pas terminé au moment du dévoilement de la sélection officielle. Viendra ? Viendra pas ? Puis : Coucou, les amis !

Pas étonnant que la séance de presse, juste avant la projection de gala, ait été si courue. La rumeur s’emballait. On s’est pointée au Palais une heure d’avance, question d’assurer nos arrières.

Bon, le cinéaste avait plombé les festivaliers en demandant de ne pas dévoiler les tenants et aboutissants de son film. Il n’a pas tout à fait tort, remarquez. On ne vous révélera pas le punch final. Ça gâcherait vraiment le suspense.

Sauf que le film déçoit. On parle ici d’un Tarantino mineur, qui se laisse regarder et fait sourire, mais qui semble une redite de son monde habituel, sans l’effet de surprise et les flashs éclatés qui font pousser des oh ! et des ah !

C’est pourtant lui tout craché, avec les références cinématographiques, l’hémoglobine, l’univers pop, les chansons d’époque, les stars en antihéros, la défonce, l’humour, mais sans l’éclat de génie de ses grandes oeuvres, comme Pulp Fiction, Inglorious Basterds ou Django Unchained. Le film a été tourné en 35 mm. Les images et la bande sonore sont impeccables, mais on voit les tics du cinéaste. Quant à l’épilogue, il tient de la pirouette sans la grande plongée dans les abîmes de l’esprit humain que le thème appelait.

Déclin contagieux

Au centre de l’histoire, un tandem masculin à Los Angeles à la fin des années 1960. Rick, un acteur de télé sur le retour (DiCaprio), et Cliff, sa doublure, cascadeur attitré devenu son valet (Pitt), perdent leurs repères dans la folle époque du psychédélisme. Ils crachent sur les hippies qui occupent les rues et sur une industrie en étrange mutation. Rick, qui a joué tant de vilains cowboys dans des feuilletons télévisés, devenu alcoolique, oubliant parfois ses répliques, se sent dépassé. Le violent Cliff, qui a jadis tué sa femme et s’en est tiré allez savoir comment, paria du milieu, ne peut compter que sur Rick. Le déclin de l’un déteint sur la carrière de l’autre.

En fait, ils ont juste vieilli. Coiffer la quarantaine, quand les baby-boomers de vingt ans arrivent en scène, c’est presque atteindre l’âge d’or. En contrepoint, la fin de l’époque classique du grand cinéma hollywoodien, ici mise en scène, doit rimer dans la tête de Tarantino avec les transformations de l’industrie contemporaine comme avec ses propres doutes de cinéaste. Effet de miroir.

Riche idée que de faire jouer à Brad Pitt et Leonardo DiCaprio les rôles d’inséparables. Maquillages et costumes aidant, ils se ressemblent comme des frères. Reste que le contact entre ces deux icônes ne produit pas l’étincelle sacrée qui met le feu aux poudres. Bien qu’ils soient solides l’un sans l’autre, leur connivence s’étiole.

Once Upon a Time in Hollywood est avant tout une chronique d’époque. Al Pacino incarne un producteur sans scrupule. Sharon Tate, la femme de Polanski — assassinée par des disciples de Charles Manson dans la vraie vie —, est jouée avec beaucoup d’entrain par Margot Robbie. Steve McQueen renaît le temps d’une réception, comme le jeune Polanski pimpant d’avant ses déboires. La faune du temps s’éclate, fume son joint et s’enfile des martinis dans les jardins de belles demeures de Malibu.

Les décors de western des grands studios servent souvent de décors et les extraits de films et de séries qui chevauchent la trame narrative créent des mises en abîme en fournissant un lot d’excellents gags. Le cri d’amour de Tarantino pour le cinéma de genre se répercute sur ces héros peu glorieux, soldats des tranchées d’une grosse business aux dessous douteux.

Les côtes de Los Angeles semblent sortir d’un fantasme de David Lynch. Un ranch plus loin offre un des meilleurs moments du film, avec la bande de hippies inquiétants de la secte Manson qui squatte le domaine d’un vieux cinéaste. Cliff, de passage là-bas, s’aperçoit que le ver de la révolution du Flower Power est déjà dans la pomme. Vision fugitive qui aurait pu flotter sur l’ensemble du film, ouvrir frontalement sur la fin d’un rêve.

On rit souvent en voyant Rick jouer les cowboys, même quand il doit s’exporter en Italie pour se recycler dans le western spaghetti. Tarantino sait ficeler des répliques, mais aucune d’entre elles n’est appelée cette fois à devenir culte. Once Upon a Time in Hollywood n’est pas un film raté, juste une oeuvre qui n’a pas osé aller au bout de sa charge. « Tout ça pour ça », comme soupirait un confrère belge à la sortie…

Odile Tremblay est l’invitée du Festival de Cannes.