Le réalisateur Jean Beaudin n'est plus

Jean Beaudin, figure importante du cinéma québécois, s’est éteint à l’âge de 80 ans.
Photo: Annik MH de Carufel Archives Le Devoir Jean Beaudin, figure importante du cinéma québécois, s’est éteint à l’âge de 80 ans.

Décédé dimanche à l’âge de 80 ans, Jean Beaudin n’en était qu’à son troisième long métrage lorsque J. A. Martin photographe fut sélectionné au Festival de Cannes, en 1977. Sa vedette féminine, Monique Mercure, en femme du tournant du XXe siècle qui s’impose dans le périple de son photographe ambulant de mari, en revint avec un prix d’interprétation. Suivit en 1980 Cordélia, avec Louise Portal en figure historique accusée en 1899 d’avoir tué son époux. Jean Beaudin revisita la même période, cette fois pour la télé, en 1990, avec les péripéties professionnelles et sentimentales de l’institutrice Émilie Bordeleau, dans Les filles de Caleb.

Ces trois héroïnes bataillant contre les carcans de leur époque comptent parmi les personnages les plus mémorables d’une filmographie variée qui débuta à l’ONF. Cordélia, Mario et Being at Home with Claude comptent aussi parmi les réussites de cette figure importante du cinéma québécois, qui fit également sa marque à la télévision au cours d’une carrière s’étant échelonnée sur quatre décennies.

Né à Montréal en 1939, Jean Beaudin entra à l’École des beaux-arts, où il reçut, entre autres enseignements, ceux du peintre Jean Paul Lemieux. Épris de photographie, il s’installa à Zurich après ses études afin de s’y perfectionner. C’est aussitôt rentré, ou presque, qu’il amorça sa carrière à l’ONF.

Étude de jeunes couples peinant à communiquer, Stop, son premier long métrage, dérouta avec son mélange de fiction et de documentaire. Produit dans la foulée du succès de Rosemary’s Baby, Le Diable est parmi nous, mystère satanique au générique garni, fut remonté contre son gré, et le cinéaste désavoua le film.

Photo: Ralph Gatti Agence France-Presse Monique Mercure et Marcel Sabourin aux côtés du réalisateur Jean Beaudin en 1977 au Festival de Cannes

De retour au court et au moyen métrages, Jean Beaudin se refit une santé cinématographique avant qu’une rencontre avec le comédien Marcel Sabourin le ramène au long. En effet, c’est lors d’une discussion fortuite que naquit le projet de J. A. Martin photographe, qu’ils coscénarisèrent avant que le premier prenne place derrière la caméra, et le second devant. Road movie en carriole dans le Québec d’autrefois, J.A. Martinphotographe cumula les prix.

Les hauts et les bas

Bel accueil pour le subséquent Cordélia, qui revient sur le procès de Cordélia Viau, condamnée en 1899 pour le meurtre de son conjoint. La comédienne Louise Portal se souvient avec émotion d’un tournage déterminant. « Jean m’a raconté après coup que dès après l’audition, son choix était fait. Je me souviens, je l’ai accompagné dans son bureau, et il m’a montré une photo de Cordélia en me disant : « Tu ne trouves pas que tu lui ressembles ? » C’est resté comme ça. Je n’ai su que deux mois plus tard que j’avais le rôle. »

La comédienne dit avoir beaucoup appris avec lui. « Jean m’a encouragée à demeurer dans l’univers mental du personnage pendant le tournage ; à conserver cette énergie-là. J’ai appris la concentration, mais aussi la préparation, sur Cordélia. Ça m’est resté. Au départ, j’avais dû insister pour passer l’audition, parce que les producteurs voulaient Geneviève Bujold… Ç’a été mon premier vrai grand rôle. J’ai toujours gardé Jean dans mon coeur. »

As directeur photo, Pierre Mignot fut un collaborateur fréquent de Jean Beaudin. « On s’est connus au début des années 1970, sur le programme de l’ONF Toulmonde parle français, qui consistait à produire des courts métrages en français destinés au public anglophone du reste du pays. On s’est retrouvés souvent, sur J. A. Martin, Cordélia, Mario, Shehaweh, Sans elle… »

C’est dire que Pierre Mignot, complice des débuts, fut aussi de ce qui devait être l’ultime film de Jean Beaudin. Après l’échec de la coûteuse fresque Nouvelle-France, en 2004, celui de Sans elle, en 2006, fit d’autant plus mal que le cinéaste était fier du film. Avant sa sortie, il confiait au Devoir : « Je joue avec des tabous, que certains repoussent. Mais des gens s’y intéressent aussi. Est-ce un film d’exorcisme ? Peut-être. La folie est présente dans plusieurs familles, mais souvent occultée. »

Qu’à cela ne tienne, Jean Beaudin obtint auparavant un triomphe d’une magnitude à laquelle peu de collègues peuvent prétendre : Les filles de Caleb, minisérie dans laquelle Marina Orsini et Roy Dupuis forment un couple épris puis maudit inoubliable. Suivirent deux autres séries « lourdes » avec Marina Orsini : Shehaweh, ou les tourments d’une jeune Autochtone enlevée par les colons français, et Miséricorde, sur la saignée des couvents durant la Révolution tranquille. Dans l’intervalle : le remarquable Being at Home with Claude, d’après la formidable pièce de René-Daniel Dubois, avec cette fois Roy Dupuis en prostitué homicide.

Beaucoup de soin

De fait, Jean Beaudin alterna cinéma (Souvenirs intimes, Le collectionneur) et télévision (Ces enfants d’ailleurs, Willie) sa carrière durant, récoltant au passage 19 prix Gémeaux et 5 prix Génie (Écrans canadiens). Parmi ses bons coups, on signalera encore Mario, sur un enfant autiste et son frère aîné à l’aube de l’âge adulte.

Ce dernier film, empreint de poésie, est très cher à Pierre Mignot. « Jean créait ses mises en scène avec l’oeil dans la caméra. C’est lui qui dessinait les plans et décidait des mouvements de caméra, avec très peu de monde autour à part nous. Il élaborait ses compositions avec beaucoup de soin. On sentait son passage aux beaux-arts. »

À cet égard, permettez une anecdote personnelle. Lors d’un stage il y a une vingtaine d’années, on put discuter avec Jean Beaudin, qui remarqua au sujet du montage désormais plus frénétique en cinéma : « Je m’ennuie d’une certaine langueur. Dans J. A. Martin photographe, y’a ce plan où on voit la carriole arriver de loin, puis elle s’approche, elle s’approche, sans coupe, et c’est long, c’est long… Mais maudit que c’est beau. »

Pierre Mignot opine en entendant cela, ajoutant : « C’est assez particulier, parce que samedi, j’étais à la cinémathèque pour une projection de J. A. Martin photographe… Il y a de très beaux plans dans ce film, dont certains de la carriole qui traverse l’écran au complet, de droite à gauche, en plan très large. Cette lenteur n’était pas juste un caprice : ça aidait le public à s’immerger dans l’ambiance d’alors. Dans le rythme d’alors. »

Ça passerait encore, ce type de plan ? « Peut-être, je ne sais pas, avoue Pierre Mignot. Mais ce que je sais, c’est que Jean adorait le cinéma, il adorait la mise en scène. Et il adorait les comédiens. »

1 commentaire
  • Pierre Labelle - Abonné 22 mai 2019 05 h 44

    Québec, Duplessis et après.

    C'est le titre d'un documentaire tourner par Jean Beaudin et que j'ai eu le plaisir de voir au début des années 70. Une très belle démonstration des campagnes électorales de l'Union Nationale de Duplessis dans les années 50. Le côté rigolo de ce documentaire ne peut cependant nous faire oublier le côté démagogue de celui qui fut à la tête du Québec de 1944 à 1959.