Les frères Dardenne face au radicalisme religieux

Les cinéastes Jean-Pierre (à gauche) et Luc Dardenne en compagnie de Victoria Bluck et de Idir Ben Addi, deux des jeunes protagonistes du film belge «Le jeune Ahmed»
Photo: Antonin Thuillier Agence France-Presse Les cinéastes Jean-Pierre (à gauche) et Luc Dardenne en compagnie de Victoria Bluck et de Idir Ben Addi, deux des jeunes protagonistes du film belge «Le jeune Ahmed»

Viser une troisième Palme d’or après Rosetta en 1999 et L’enfant en 2005 ? Comment pourraient-ils s’empêcher en secret d’y rêver, les frères belges Luc et Jean-Pierre Dardenne, comme avant eux Ken Loach la semaine dernière ? Ce fantasme tient de la quête inaccessible du Graal.

On ne leur prédit guère le coup triple pour leur dernier film, Le jeune Ahmed. Il y a tant de cinéastes méritants, cette année. Pas grave ! Les doubles palmés appartiennent d’ores et déjà à la mythologie cannoise, club sélect où les Dardenne se sont glissés d’abord incrédules, bientôt sacralisés.

 

Ils sont si anti glamour ces frères-là, avares de paroles inutiles, avec leurs profils de travailleurs sociaux, leur engagement envers les sans-grades, leur regard lucide et humain, leur désir de greffer une vision de cinéma sur les faits divers de la vie. Un peu comme Loach, en moins militants et démonstratifs. Sur cette Croisette, souvent si frivole, elles portent des fruits au palmarès, les visions d’intégrité. La fratrie Dardenne, issue du documentaire, abonnée au naturalisme, offre de poignants visages d’une fois à l’autre à des drames humains. Victimes et auteurs de leurs destinées brisées, leurs personnages sont les reflets de nos sociétés en crise. Cette fois encore, mais dans une veine plus désespérée, plus glaçante et âpre, surtout plus politique.

Cette fois, Ahmed le antihéros est un tout jeune garçon (Idir Ben Addi, nouveau venu, belge d’origine marocaine). Ce musulman sans histoire, aimé et entouré, se radicalise soudain sous l’influence de l’imam de la mosquée du coin. Sa mère ne le reconnaît plus, ni son enseignante dévouée, qu’il juge hérétique et tente de poignarder avant d’atterrir dans un centre de rééducation, où il travaillera à la ferme. Mais allez arracher son idée fixe à un ado…

Le salafisme fait des ravages en Belgique par-delà les défaites du groupe armé État islamique en Syrie. Les cinéastes ne cherchent ni excuses ni explications complexes au radicalisme islamisme de l’âge tendre qu’ils mettent en scène. Ils ne se considèrent pas comme des sociologues, mais comme des témoins et des créateurs. Sauf que les problèmes causés par la religion fanatisée sont partie prenante de nos vies qu’ils menacent. Leur film réfrigérant frappe dans le mille.


 

Dans leurs notes d’intention, les Dardenne avouent que le personnage de Ahmed leur a échappé, sans possibilité de construction dramatique pour l’extirper de sa folie meurtrière. Le défi du film fut d’étreindre un héros imperméable à l’identification du spectateur. Il en tire aussi sa force.

Ahmed est un personnage clos, le plus hermétique de leur filmographie. Pourquoi, cette fermeture totale ? Son cousin fanatique s’est fait exploser. Youssouf, l’imam manipulateur, joue avec ses désirs de pureté absolue, qui coupe ce garçon de sa propre humanité, comme sous l’effet d’une drogue. Les images de martyrs et d’islamistes sur Internet font le reste. Il a 13 ans.

Les Dardenne avaient lancé la carrière de jeunes interprètes dans des films précédents, dont Émilie Dequenne et Jérémie Renier. Mais Idir Ben Addi se voit confiné à sa boîte obturée — ainsi l’exige le rôle — sur une gamme d’expressions limitée. On ne saurait parler de performance d’acteur, juste de présence sourde, lourde, aveugle, parfois traversée de minces éclairs. Le film aborde avant tout par la bande les tentatives infructueuses de chacun pour lui permettre d’échapper à son hypnose. Amour, douceur, supplications, séduction : rien n’y fait. Ce jeune est grisé par le chant des sirènes.

Comme dans tout le cinéma de la fratrie belge, ce sont les corps qui parlent, une nuque, un trouble furtif quand une jeune fille au centre vient embrasser Ahmed en lui procurant ses premiers émois, les séances de prière sur le petit tapis, les pleurs de la mère, la douceur des intervenants. La caméra est dans la proximité, haletante, impérieuse, sans quête de joliesse, sans musique d’accompagnement, filant à l’essentiel des personnages.

La faiblesse du film ne repose pas sur la glaciation intérieure du jeune Ahmed — son axe et son thème —, mais sur la trop grande bonté des adultes, musulmans ou de culture chrétienne, qui s’agitent à ses côtés. Aucun réflexe de rejet, nulle manifestation d’islamophobie ne viennent tempérer la bienveillance de ceux qui l’entourent, comme s’ils étaient tous des saints, voués seulement au bien de cet enfant.

Les esprits sont à cran en Europe face au radicalisme islamiste. Présumons que la vie d’un jeune musulman en Belgique n’est pas toujours rose, surtout, comme ici, après qu’il a tenté d’assassiner son enseignante. Le personnage d’Ahmed devrait se heurter ici et là à des explosions de haine et de colère, bienséantes ou pas, surgies des traumatismes collectifs post-attentats.

La présence d’un personnage négatif, autre qu’un imam dans le camp adverse, aurait offert un contrepoint à ce déluge d’affabilité dont font preuve ici ceux qui militent pour le bon sens et la liberté. Cette absence de tension entre la famille et les intervenants affaiblit la proposition cinématographique par ailleurs forte et courageuse de ce film radical des frères Dardenne.

Odile Tremblay est l’invitée du Festival de Cannes.