Sur un air de Chabadabada

Avec <em>Les plus belles années d’une vie</em> de Claude Lelouch retrouve Anouk Aimée et Jean-Louis Trintignant.
Photo: Loic Venance Agence France-Presse Avec Les plus belles années d’une vie de Claude Lelouch retrouve Anouk Aimée et Jean-Louis Trintignant.

Je suis allée voir en projection de gala Les plus belles années d’une vie de Claude Lelouch, la suite d’Un homme et une femme 52 ans après le triomphe du film en 1963 qui récolta la palme d’or et deux Oscars. Dans cette Croisette pluvieuse, où tout le monde presse le pas, c’est surtout l’envie de voir Jean-Louis Trintignant qui me taraudait. Il a été si malade cet hiver, sa cécité augmente et c’est sans doute son ultime rôle au cinéma. On s’était dit la même chose pour les deux derniers films de Michael Haneke dans lequel il jouait. En tout cas, il semblait tout heureux samedi soir. Lelouch aussi, dont l’apothéose de carrière aura été cette pépite-là, à laquelle il avait offert une suite bien ratée 20 ans après.

Il est sentimental, Lelouch, enthousiaste aussi. Un troisième volet avec les mêmes acteurs ? Ceux-ci n’ont pu lui refuser ce plaisir-là. Les plus belles années d’une vie porte de bout en bout la signature lelouchienne, sans l’ombre d’un cynisme avec sa naïveté mais aussi sa passion du cinéma aussi vibrante qu’au premier jour. Le film est meilleur que la suite de 1982, ici tissé d’extraits d’Un homme et une femme, comme de son court métrage de 1976 C’était un rendez-vous, dans lequel il traversait Paris à l’aube d’une seule traite en grillant tous les feux rouges.

Cette fois, le personnage de Jean-Louis Trintignant a la mémoire qui flanche, en chaise roulante dans une maison de santé. Il se souvient de cet amour passé avec cette femme (Anouk Aimée). Elle vient le visiter, sur demande de son fils, et c’est tendre et touchant, avec une mièvrerie qui ne chasse pas l’émotion. Trintignant qui a gardé son beau sourire, récite des poèmes de sa voix merveilleuse, et Anouk Aimé conserve sa beauté. Le film s’envole vers des lendemains qui chantent, mais le compositeur du film Francis Lai est mort après l’enregistrement, jetant une ombre au tableau. Lelouch, octogénaire comme ses interprètes, veut nous dire que la vie continue et qu’il la trouve encore bien belle. La chic audience sortait de la projection en chantonnant Chabadabada sous la pluie…

Une palme d’or pour Almodóvar ?

Retour sur le magnifique film Douleur et gloire de Pedro Almodóvar, en compétition, ovationné à sa première vendredi soir, avec salle comble en séance du lendemain. Cette histoire d’un cinéaste malade, sur le retour (Antonio Banderas), entre souvenirs, retrouvailles et recours à l’héroïne, atteint le sublime dans son tissage scénaristique, le jeu de l’interprète principal, sa maîtrise et sa souffrance. Héros du jour, le cinéaste de Parle avec elle est venu rencontrer la presse samedi entouré de Banderas et de Penelope Cruz, qui joue sa mère dans le film ; équipe glamour sur tapis rouge flamboyant, dont chacun voulait contempler l’éclat.

Certains critiques affichent des réserves, mais dans le pool des cotes critiques internationales et françaises, le film a pris la première place haut la main devant les oeuvres présentées jusqu’ici en compétition. Certains lui prédisent la Palme d’or qui lui a toujours filé entre les mains. Quand même : la soirée est jeune comme on dit, et bien des oeuvres restent à montrer.

En tout cas, Almodóvar avait de quoi rayonner. Il s’est d’ailleurs chargé de rassurer les journalistes sur son état de santé et celui de son acteur : « Ni lui, ni moi n’allons aussi mal que les personnages du film. Antonio Banderas est en pleine forme et moi j’ai quelques problèmes, mas je vais bien ! Il y a beaucoup de fiction dans ce film. »

Antonio Banderas et Penelope Cruz, qui ont tant joué pour lui, sont devenues d’immenses stars internationales, mais ils retrouvent leurs marques et leur langue sous sa baguette. « Pedro Almodóvar se moque de mon expérience américaine, précisait l’interprète principal. Il voulait retrouver le Antonio Banderas d’avant. Il m’a rendu humble de nouveau. »

Penelope Cruz a renchéri : « La chance que nous avons en tant qu’acteurs, c’est de toujours repartir à zéro. Chaque film est une nouvelle aventure. On continue de se sentir jeunes, un peu comme de perpétuels étudiants. »

Plongeon dans les bas-fonds des triades

La presse est divisée sur bien des films en lice pour la Palme d’or. Reste que jusqu’ici, le niveau de cette sélection se révèle vraiment d’excellente tenue et aucun navet n’est encore sorti de terre.

J’ai vu Le lac aux oies sauvages du cinéaste chinois Diao Yinan, lauréat de l’Ours d’or à la Berlinale en 2014 pour Black Coal. Son dernier film explore les bas-fonds du crime organisé à travers un thriller sophistiqué assez glacé, joué tout en retenue mais rondement mené dans ses rebondissements de violence, sur perfection d’images.

Place à l’histoire d’un chef malfrat en cavale après le meurtre d’un policier (Liao Fan) qui se lie à une prostituée (Liu Ai Ai) pour sauver sa peau. Le lac aux oies sauvages est prétexte avant tout à bien décrire le milieu des triades chinoises. Dans des quartiers aux murs lépreux où le vol et le meurtre font force de loi, où des baigneuses à grands chapeaux vendent leurs corps sur les bateaux et dans les flots du lac, sur fond de guerres des clans et de poursuites entre bandits et policiers, la vie humaine n’a guère de prix. Ce film d’action aux cascades impeccables, impressionne sans émouvoir, mais côté technique, c’est nickel, comme on dit ici…

Odile Tremblay est l’invitée du Festival de Cannes.

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