«Leto»: la musique du cœur et des tripes

Le film, à l’instar des protagonistes, semble d’abord exister pour la musique.
Photo: MK2 Mile End Le film, à l’instar des protagonistes, semble d’abord exister pour la musique.

Leningrad, un été du début des années 1980. Natalia vit avec Mike, avec qui elle a récemment eu un enfant. Il est gardien de sécurité, elle occupe un emploi non défini dans un entrepôt : en URSS, chacun fait ce qui lui est demandé. Leurs boulots respectifs leur importent peu, pour le compte, car la nuit, Mike monte sur scène avec sa guitare électrique et sa voix. Et Natalia est transportée. Mais lorsque Mike prend sous son aile l’aspirant rockeur Viktor et que la jeune femme l’entend chanter, un désir irrépressible se fait jour en elle : l’embrasser. Présenté en compétition à Cannes l’an dernier, Leto, qui signifie « été » en russe, est basé sur les mémoires de Natalia Naumenko.

À cet égard, à moins d’être un spécialiste de cette ère musicale, le cinéphile n’abordera pas Leto avec des a priori factuels quant à Mike Naumenko, dont le groupe Akvarium connut beaucoup de succès en Russie à partir de 1981, et Viktor Tsoi, qui lui connut une grande popularité avec son groupe Kino, vers 1982. De fait, le film, sans épouser exclusivement le point de vue de Natalia, s’inspire largement de ses perceptions et réminiscences. Ceci, tout en revendiquant, par l’entremise d’un personnage déclarant au spectateur que ceci ou cela ne s’est pas produit, une approche de fiction.

Une chose est sûre : qui a connu l’époque en question appréciera la précision de la reconstitution, qui ne donne pas dans le clin d’œil ou l’hommage, mais recrée sans chercher à embellir par excès de zèle ou de nostalgie. S’il est une décennie facile à parodier involontairement, c’est celle-là.

D’ailleurs, durant les premières minutes, on craint que le réalisateur Kirill Serebrennikov s’y soit laissé prendre. Pourquoi ? Et bien vous vous souvenez (ou pas) de cette période au cours de laquelle, en vidéoclip et en publicité, le nec plus ultra consistait à tourner en noir et blanc ?

Vous l’aurez deviné, c’est cette esthétique-là que convoque Leto qui, çà et là, recourt en outre au dessin et à l’écriture sur pellicule lors de numéros musicaux impromptus dans un train ou un bus. L’effet à la fois rétro et pop confère à l’image une énergie en phase avec la bande-son.

De fait, le film, à l’instar des protagonistes, semble d’abord exister pour la musique.

Film tonique

Omniprésente, mais de manière justifiée, celle-ci est tour à tour planante et exaltante. Et pas que les chansons russes approuvées (séquence triste et hilarante) par le KGB : des morceaux des Talking Heads, de Lou Reed, d’Iggy Pop, de David Bowie…

Ah et pour revenir au KGB, Leto remporte son pari d’évoquer l’oppression du régime communiste sur un ton badin, voire humoristique, car de ces moments résulte un malaise plus prégnant qu’une critique explicite.

Pour autant, Leto demeure résolument léger. Réduit à sa plus simple expression et déparé de son panache formel, le film se résume à un triangle amoureux on ne peut plus classique. C’est ténu, mais expertement exécuté et interprété par Irina Starshenbaum (Natalia) et Roman Bilyk (Mike), ce dernier touchant en mari qui non seulement sait, mais comprend. La scène où il demande à Natalia lequel de deux albums elle préfère est superbe, parce que même si c’est sa manière de l’amener à lui avouer qu’elle éprouve des sentiments pour Viktor, il ne souhaite pas la forcer à choisir.

Viktor, justement, constitue le maillon faible. Ou plutôt, c’est son interprète, Teo Yoo, qui ne convainc pas. Acteur germano-coréen, Yoo a le physique et les traits requis, mais pas la présence. Dans son regard inexpressif, on cherche en vain cet irrésistible mystère dont les rockstars ont le secret, et que l’héroïne est censée déceler. Dommage.

Il n’empêche, Leto est une production tonique, aussi agréable à l’œil qu’à l’oreille.

Leto (V.O. avec s.-t.f.)

★★★ 1/2

Drame biographique de Kirill Serebrennikov. Avec Teo Yoo, Roma Zver, Irina Starshenbaum. Russie–France, 2018, 126 minutes.