Le film chimère de Judith Davis

Judith Davis s’est inspirée de l’héritage de son milieu familial militant.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Judith Davis s’est inspirée de l’héritage de son milieu familial militant.

Judith Davis a grandi au contact des luttes et des idéaux de ses parents militants. Oui, mais que faire à l’âge adulte quand la ferveur révolutionnaire prend l’eau, quand la mère est partie se réfugier seule à la campagne, quand le père maoïste est en deuil des combats soixante-huitards et quand on a été soi-même formatée pour vouloir changer le monde ?

S’offrant la vedette dans son premier long métrage Tout ce qu’il me reste de la révolution (à l’affiche le 24 mai) aux côtés de Malik Zidi, la jeune Française a mêlé la comédie engagée, sociale, nostalgique et romantique à force coups de gueule. Le tout sur fond d’autodérision pour mieux balayer le champ d’une gauche affaiblie, mais ruant dans les brancards.

« La géométrie du monde a basculé dans le milieu des années 1990, constate-t-elle. On ne traverse pas une bonne période aujourd’hui. Reste que ce film peut toucher autant ceux qui se sont battus contre la guerre au Vietnam et lors de Mai 68 que les plus jeunes. L’aspect comédie romantique apporte un humanisme plus universel à une histoire abordant aussi le rapport maladif au travail venu aliéner tout le monde. »

Née au début des années 1980, elle aura tâté de la philosophie, du théâtre, du cinéma, chanta un temps dans les bars. « Ma culture est surtout littéraire et théâtrale, précise Judith Davis, avec un faible quand même pour les films À bout de course (Running on Empty), de Sidney Lumet, et Annie Hall, de Woody Allen, comme pour les changements de plans et d’échelles du bédéiste Sempé. »

Gérer ses héritages

Tout ce qu’il me reste de la révolution constitue l’adaptation du spectacle L’avantage du doute sur l’engagement communiste, qu’elle avait monté en 2006-2007 avec sa troupe de théâtre toujours très active. « On a essayé de trouver une façon engagée de faire de l’art, à travers les chaînes de solidarité du travail collectif. Le collectif, c’est brûlant parfois, mais le théâtre demeure le lieu du “Nous”. On ne dit pas “Je” si facilement quand on a fait partie d’un “Nous”. Mais le monde a changé. »

Le personnage principal d’Angèle, en colère perpétuelle contre l’apathie ambiante, elle aurait pu le confier à une autre actrice pour se concentrer sur la réalisation, mais les membres de sa compagnie de théâtre, nombreux dans le film, trouvaient le rôle trop autobiographique pour échoir à quelqu’un d’autre qu’à son auteure. Par contre, celui de la mère, la cinéaste ne l’avait imaginée que sous les traits de Mireille Perrier, l’actrice du Boy Meets Girl de Leos Carax, si représentative d’un certain cinéma français des années 1980. « Elle constitue d’abord une voix fantomatique, puis elle entre en scène. Le film est prosaïque, mais la mère relève du mythe. »

Au scénario, Judith Davis s’est donc inspirée de l’héritage de son milieu familial militant. « Mon père était un communiste rigide, dit-elle. Pour lui, l’amitié se situait en deçà de la cause. Je me suis approprié ses valeurs différemment. À mes yeux, l’horizon révolutionnaire va régler les problèmes des femmes et des homosexuels. Reste qu’il faut faire attention à ses souvenirs : vont-ils nous couper de notre engagement citoyen ? Comment passe-t-on d’un engagement total à un engagement morcelé ? Il faut rester attentif aux formes d’expressions de la colère, accompagner, trier, dialoguer afin que le populisme ne récupère pas tout l’espace des revendications et laisse place à l’intelligence. »

Judith Davis aime l’autodérision qui détend une équipe et permet d’éviter à un idéal révolutionnaire la posture de naïveté. « Il faut voir aussi de quoi on rit. Car tout est imbriqué. Dans la nature, il y a autant de compétition que de collaboration, mais si l’humanité ne valorise que la première proposition, elle devient prisonnière de la course stérile à la rentabilité. Une société n’est pas une entreprise et ne peut continuer dans cette foulée. Il faut revaloriser les principes féminins, voir l’étranger comme un dieu déguisé. »

Pour Judith Davis, l’art est politique, mais préserve sa magie propre : « J’essaie de sauver les mots, l’imaginaire et la bizarrerie du récit, conclut-elle. Ainsi ai-je fait un film chimère avec une queue de chèvre et des pattes de dragon. »

Cet entretien a été effectué à Paris dans le cadre des Rendez-vous d’Unifrance.