Audrey Lamy s’improvise battante parmi les battantes

Après 150 auditions, de véritables sans-abri ont joué leurs rôles sous des noms d’emprunt, alors que les travailleuses sociales se voyaient incarnées par des actrices professionnelles, notamment Audrey Lamy (au centre).
Photo: AZ Films Après 150 auditions, de véritables sans-abri ont joué leurs rôles sous des noms d’emprunt, alors que les travailleuses sociales se voyaient incarnées par des actrices professionnelles, notamment Audrey Lamy (au centre).

Au départ, il y avait eu le livre de Claire Lajeunie Sur la route des invisibles et son documentaire Femmes invisibles, survivre dans la rue, exploration de l’univers des itinérantes françaises sautant d’un centre d’accueil à l’autre entre leurs nuits à la belle étoile.

Le cinéaste Louis-Julien Petit avait dévoré le livre et acquis les droits, avant d’écrire un scénario de fiction proche de l’original avec maintes scènes de vie dans la rue, puis de virer capot pour se concentrer sur l’univers d’un centre d’accueil. Cela lui permettait de s’éloigner du documentaire de Claire Lajeunie, tout en abordant l’univers mal connu des travailleuses sociales auprès des itinérantes.

Le réalisateur français avait déjà traité en 2014 une expérience de commerce équitable dans Discount et la détresse au travail dans Carole Matthieu l’année suivante.

Comédie sociale remplie d’humour tournée dans le nord de la France, Les invisibles s’amorce sur une décision municipale : trois mois sont donnés au centre social féminin L’envol, en changement de statut, pour réinsérer ses pensionnaires sans domicile fixe. Falsifications de CV, mensonges, jeux d’influence, toutes s’y mettent pour trafiquer des passés pas toujours présentables.

Un rôle marquant pour toutes

Après 150 auditions, de véritables sans-abri ont joué leurs rôles sous des noms d’emprunt, alors que les travailleuses sociales se voyaient incarnées par des actrices professionnelles, dont Corinne Masiero (grande actrice engagée ayant connu la rue), la multi-talentueuse Noémie Lvovsky et Audrey Lamy, à la prolifique carrière plus commerciale. Belle mixité sur le plateau.

Les itinérantes, que les passants refusent souvent de regarder, n’avaient guère eu auparavant les honneurs de l’Élysée. Or ce film, grand succès en salles françaises avec plus de 1,3 million d’entrées, fut projeté en février 2019 à l’Élysée avec son équipe devant une quarantaine de personnes, dont Emmanuel Macron et son épouse.

Audrey Lamy, comédienne et humoriste très populaire en France, notamment pour son rôle durant dix ans dans la série Scènes de ménages, par-delà quelques prestations dramatiques au grand écran (Polisse, de Maïwenn), était plutôt associée au registre pure comédie, étiquette qui lui pesait. Sœur d’Alexandra Lamy, elle avoue avoir eu besoin par ailleurs de se faire un prénom.

« Qu’est-ce qui vous fait dire oui à un film ? demande-t-elle. Un bon scénario. J’ai envie de rêver, de voyager ailleurs que dans mes cordes. »

Rencontrée à Paris, l’actrice évoque un tournage marquant pour elle, mais aussi pour les femmes sans abri à ses côtés. « Certaines ont repris contact avec leur famille grâce au film. Une autre a obtenu un rôle ailleurs au cinéma. »

Audrey Lamy avait pris une répétitrice et connaissait ses répliques par cœur avant d’arriver sur le plateau des Invisibles, mais Louis-Julien Petit lui a demandé de tout oublier et d’improviser son rôle. Cela lui a mis une pression énorme sur les épaules, mais elle a plongé.

Les femmes sans abri qui jouaient dans le film, sans expérience au cinéma, ont placé la barre très haut en mettant leur personnalité et leur expérience au service du scénario, réécrit autour de leurs histoires

« Les femmes sans abri qui jouaient dans le film, sans expérience au cinéma, ont placé la barre très haut en mettant leur personnalité et leur expérience au service du scénario, réécrit autour de leurs histoires, confie-t-elle. Au début, dans le centre d’accueil, je m’étais dit “ça va être dur”, mais l’autodérision tenait ces femmes debout. Une d’entre elles m’a fait une blague. Le rire nous a unies. »

Enrichie par l’expérience, Audrey Lamy aura appris humainement au contact de ses co-interprètes, qui lui ont donné envie de s’impliquer socialement.

« L’être humain était remis au centre d’un sujet que la société fuit, déclare Audrey Lamy. Louis-Julien Petit, sur un thème difficile, a réalisé un Tarantino à la française, avec du burlesque, un côté polar, une comédie touchante où les femmes prennent le pouvoir dans la solidarité sans subir passivement une situation. On a besoin de femmes battantes au cinéma. Le film est porteur d’espoir, et le public a embarqué. Les travailleuses sociales étaient aussi des invisibles, dont on connaît mal l’engagement et auxquelles le film rend hommage. Lors des projections en France qui avaient lieu en présence de l’équipe, les gens ne nous disaient pas “bravo !” mais “merci !”. »

Cet entretien a été effectué à Paris à l’invitation des rendez-vous d’Unifrance.